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«African Dawn» : la Russie cible la jeunesse africaine grâce au jeu vidéo

Capture d'écran du jeu vidéo African Dawn lancé en juillet 2024 au Burkina Faso.

Capture d'écran du jeu vidéo African Dawn lancé en juillet 2024 au Burkina Faso.

Longtemps perçu comme un simple loisir, le jeu vidéo comme «African Dawn», s’impose comme un outil d’influence à part entière. En Afrique, la Russie investit cet univers numérique pour diffuser ses récits politiques, séduire les jeunesses connectées et installer durablement un narratif antioccidental, à la croisée du divertissement, de la propagande et de la guerre informationnelle.

 

Depuis plusieurs années, Moscou diversifie ses instruments d’influence. Après les médias, les réseaux sociaux et les influenceurs, un nouveau levier s’impose : le jeu vidéo. En Afrique, continent jeune, connecté et politiquement stratégique, cette industrie devient un terrain privilégié pour façonner les perceptions et consolider l’image de la Russie comme puissance alternative face à l’Occident. Un levier d’influence déjà exploité de longue date par les États-Unis sur la scène internationale.

 

Des jeux conçus comme des récits géopolitiques

Le jeu African Dawn incarne cette stratégie. Doté d’une réalisation soignée, il met en scène le coup d’État de septembre 2022 au Burkina Faso, qui a porté au pouvoir le capitaine Ibrahim Traoré. Les joueurs y sont invités à choisir leur camp : soit l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger), contrôlée par des régimes militaires et soutenue par l’Africa Corps russe, ex-Wagner, soit la CEDEAO, présentée comme alliée de la France et des États-Unis.

 

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Présenté comme un jeu d’action et de tir à la troisième personne, le scénario met donc en scène des mercenaires russes venant en aide à des populations africaines face à des forces occidentales décrites comme prédatrices, instables ou néocoloniales. La France, en particulier, y est souvent désignée comme responsable du chaos sécuritaire au Sahel.

Sous couvert de fiction, le message politique est explicite. Les mécanismes du jeu – missions, récompenses, progression narrative – placent le joueur dans une posture active d’adhésion au récit. Contrairement à un article ou à une vidéo, le joueur ne se contente pas de consommer un message : il l’incarne. Ce biais cognitif renforce l’efficacité de la propagande, en normalisant certains discours et en légitimant des visions du monde simplifiées et polarisées.

 

Une jeunesse africaine au cœur de la cible

L’Afrique constitue un terrain particulièrement favorable à ce type d’influence. Plus de 60 % de la population y a moins de 25 ans (contre 25 % en Europe), et l’essor du smartphone a démocratisé l’accès aux jeux vidéos, souvent via des plateformes gratuites ou des contenus piratés. Dans ce contexte, les jeux deviennent des vecteurs idéaux pour toucher une jeunesse parfois éloignée des médias traditionnels, mais très présente sur Telegram, Discord, TikTok ou YouTube.

 

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Autour de ces jeux gravitent des communautés numériques structurées, où les discussions débordent rapidement du cadre ludique. Narratifs antioccidentaux, dénonciation des anciennes puissances coloniales, glorification de la Russie et de ses alliés : le discours se déploie dans un espace perçu comme informel, donc plus difficile à réguler. Selon plusieurs enquêtes, ces communautés peuvent aussi servir à identifier des profils réceptifs à des formes plus poussées d’engagement politique ou idéologique.

 

Du soft power à la guerre hybride

Au-delà de l’influence culturelle, le jeu vidéo comme African Dawn s’inscrit dans une stratégie plus large de guerre de l’information. Certains canaux liés à ces jeux ont été associés à des tentatives de recrutement, notamment via des plateformes de discussion où sont diffusés des contenus valorisant l’engagement armé ou présentant la guerre comme une expérience héroïque et lucrative.

Cette hybridation entre divertissement, propagande et mobilisation s’inscrit dans une logique déjà observée ailleurs : banaliser la violence, désinhiber le rapport au conflit et créer des passerelles entre le virtuel et le réel. En Afrique comme en Europe, Moscou exploite ainsi les zones grises du numérique, là où les cadres juridiques et les mécanismes de modération peinent à suivre.

 

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Pour les analystes, l’enjeu dépasse largement le seul cas russe. Il interroge la capacité des États, des plateformes et des sociétés civiles à identifier ces nouvelles formes d’ingérence, d’autant plus pernicieuses qu’elles empruntent les codes de la culture populaire. À mesure que les jeux vidéos nourrissent les réseaux sociaux, les moteurs de recherche et même les systèmes d’intelligence artificielle, l’impact de ces récits pourrait s’inscrire dans la durée. Dans cette bataille d’influence silencieuse, l’Afrique se retrouve au centre d’un affrontement géopolitique où la conquête des esprits compte autant que celle des territoires.

 


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