Reckya Madougou est une femme politique béninoise condamnée à 20 ans de prison pour association de malfaiteurs et terrorisme. ©Image Facebook / Reckyath Madougou

Au Bénin, le procès de Reckya Madougou, ancienne ministre et candidate à l’élection présidentielle béninoise, s’est tenu le 10 décembre dernier. Il a débouché sur une condamnation à 20 ans de prison pour « financement du terrorisme », ce qui est jugé excessif pour certains et justifié pour d’autres au regard de la gravité des faits. Retour sur le parcours de cette personnalité publique clivante et singulière au début de parcours sans faute.

 

Reckya Madougou nait en 1974 dans une famille de la bourgeoisie béninoise. Son père, Malam Yaya Madougou, est un riche entrepreneur ayant fait fortune dans les intrants agricoles. Elle suit des études en France où elle acquiert des diplômes de l’Ecole des hautes études internationales de Paris et de l’Institut européen de gestion de Lille. En 2018, elle complète son bagage académique avec un diplôme de la prestigieuse Harvard Kennedy School au sein du programme « Driving Government performance ».

Après un début de carrière dans la microfinance, notamment aux États-Unis, elle devient en 2008, à 33 ans, la plus jeune femme ministre dans le gouvernement de Thomas Boni Yayi. Elle prend la tête successivement de différents ministères, dont celui de la Justice, de la Micro-Finance et de l’Emploi des jeunes et des femmes. Elle accompagne ensuite plusieurs Etats africains dans leurs enjeux de micro-finance et de micro-assurance. Elle se rapproche alors du Togo et de son président Faure Gnassingbé, dont elle devient la conseillère spéciale en 2015.

 

Conseillère spéciale du président Gnassingbé et cyberactivisme

En 2017 et 2018, le Togo connaît une crise politique profonde qui conduit des dizaines de milliers de manifestants dans les rues pour réclamer la démission de Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis le décès de son père en 2005. Le bilan humain de ces manifestations est lourd et plusieurs dizaines de morts civils sont à déplorer.

C’est dans ce contexte de violences que ce dernier fait appel à Reckya Madougou afin de mener une campagne de cyberactivisme. Présente à chacune des réunions au Palais de Lomé II, elle aurait fait venir spécialement depuis de Cotonou une dizaine de web-activistes et de journalistes pour noyer les actions de l’opposition togolaise sur les réseaux sociaux et redorer l’image du Président. Selon le journaliste Emmanuel Vitus, ces web-activistes se sont répandus sur WhatsApp, Facebook et Twitter pour un salaire de 130 000 FCFA, soit quatre fois le salaire minimum.

Lors de la campagne présidentielle togolaise de 2019, Reckya Madougou milite publiquement en faveur d’un quatrième mandat pour Faure Gnassingbé. Des photos la montre habillée aux couleurs de l’UNIR, le parti du Président. A la même époque, les tensions croissent entre le Togo et le Bénin. C’est dans ce cadre qu’elle mène une campagne contre Patrice Talon. Cela lui vaut le reproche d’être une femme à double visage, dénonçant au Bénin le second mandat de Patrice Talon, tout en acceptant au Togo de défendre un pouvoir familial, à la tête de l’État depuis près de 50 ans. Dans les coulisses, on chuchote que son activisme serait financé sur fonds togolais…

 

Des velléités pour la présidentielle de 2021 contrariées

Le 3 février 2021, suite à une primaire, elle est désignée pour représenter le parti « Les Démocrates », en binôme avec l’ancien député Patrick Djivo. Cette désignation réveille alors une « guerre des chapelles ». Dans son camp, certains attaquent sa candidature devant le Front pour la restauration de la démocratie (FPRD), créé mi-janvier, dont l’objectif principal est de présenter un candidat unique contre Patrice Talon. A l’intérieur du Front, les membres non affiliés aux Démocrates découvrent dans les médias cette nomination, alors que le principe retenu était que chaque parti soumette ses propositions de candidats. Cet incident est le premier d’une série plus grave et plus lourde de conséquences pour Reckya Madougou.

Le 12 février, la Commission électorale nationale autonome, organe indépendant en charge de l’organisation du scrutin, rejette son dossier de candidature pour défaut de parrainage, décision confirmée par la Cour constitutionnelle dans les jours qui suivent. Reckya Madougou conteste cette décision et dénonce une manœuvre politique visant à museler l’opposition.

Ce rejet a pour origine une récente réforme électorale qui prévoit un nombre minimal de parrains pour pouvoir se présenter à l’élection présidentielle. Pour le professeur de droit public français Julien Boudon, c’est une évolution nécessaire. Selon lui, son objectif est de « réduire le nombre de partis politiques dans un pays qui en a compté plus de 200 après l’instauration du multipartisme en 1990 ».

Reckya Madougou fait donc fi de la décision et poursuit sa campagne, publiant sur sa page Facebook que « le peuple n’acceptera pas la mainmise d’une pensée unique sur cette campagne électorale ». Elle enchaîne les meetings et annonce avec fermeté que sans sa candidature, l’élection présidentielle ne peut se tenir. Ce discours est alors repris sur le terrain par ses soutiens.

 

Arrestation et condamnation pour « financement d’actes terroristes »

Dans un contexte tendu, avec une candidature considérée comme illégale au vu de l’absence de parrainages, adviennent des faits – récusés par la défense – qui conduisent à l’arrestation de Reckya Madougou. A Parakou, principale ville au nord du pays, son proche collaborateur Georges Sacca Zime, entre en contact avec Ibrahim Mama Touré, colonel de la Police républicaine en retraite. Moyennant finances, il lui demande d’assassiner de manière ciblée deux personnalités publiques afin d’empêcher la tenue des élections. La première cible est un élu de Parakou, et la deuxième, une personnalité politique qui serait assassinée lors des obsèques de la première. A cet effet, 15 millions de FCFA dissimulés dans un sac de jute sont confiés à Georges Sacca Zime, dont une partie est directement transmise à Ibrahim Mama Touré.

Juste après la remise des fonds, les deux individus sont interpellés. Leurs interrogatoires croisés permettent de remonter à Reckya Madougou, qui est arrêtée le 3 mars en vertu d’un mandat émis par la Cour de Répression des Infractions Economiques et du Terrorisme (Criet), et incarcérée à la prison civile d’Akpro-Missérété. Les transcriptions de sa messagerie téléphonique corroborent les témoignages. Suite à une instruction qui s’étend jusqu’à son procès le 10 décembre 2021, la Criet condamne Reckya Madougou pour financement de terrorisme à 20 années de réclusion.

Au cours de l’instruction, la police scientifique, transcrivant des conversations téléphoniques, révèle son implication dans les violences qui ont entouré la période électorale de 2019. Elle aurait financé des actes de sabotage ayant abouti à l’incendie d’une usine d’égrenage de coton à Kandi et de plusieurs stations essence. Concernant ces faits, une loi d’amnistie l’a exemptée d’un autre procès et d’une éventuelle autre condamnation.

 

Elle crie au complot, l’administration lui répond

La défense de Reckya Madougou, composée notamment de l’avocat parisien Antoine Vey, dénonce à travers les médias une instrumentalisation politique du procès et des conditions de détention très rudes.

La principale accusée est la Criet, juridiction créée pour répondre aux menaces terroristes croissantes de la sous-région. La Cour, qui instruit des centaines de dossiers chaque année, ne serait pas impartiale, car la nomination de ses juges est réalisée par le Président, sur proposition du Garde des sceaux et après avis du Conseil supérieur de la magistrature. A cela, l’administration répond que ce mode de nomination est conforme aux principes fondamentaux des Nations unies relatifs à l’indépendance de la magistrature, respectant en particulier la règle selon laquelle l’activité de chacun se déroule sous l’œil de ses pairs. Certains experts ajoutent que la Criet a déjà jugé et condamné plusieurs soutiens du pouvoir en place. L’administration béninoise explique que Reckya Madougou a pu à chaque instant de la procédure consulter ses 5 avocats béninois, en toute confidentialité, et que ces derniers ont eu accès au dossier d’instruction.

S’agissant des conditions de détention, « extrêmement dures » pointées par Maître Vey, il est rétorqué que Reckya Madougou est traitée comme une détenue ordinaire. Elle peut recevoir des visites de ses proches, notamment de sa mère, de ses enfants, et de son médecin personnel, qui viennent la voir régulièrement. Elle loge dans un dortoir de 70 m2 qu’elle partage avec 4 autres détenus. La Commission Béninoise des Droits de l’Homme, qui a visité cet espace, n’a fait aucune observation par rapport aux conditions matérielles de détention.

Pour Maître Jacques Migan, ancien Bâtonnier Maître de l’ordre des avocats du Bénin, l’écho médiatique de cette affaire révèle « une condescendance à l’égard des systèmes judiciaires africains », et « qu’il est surprenant de voir à quel point l’avocat français de l’accusée est devenu le seul interlocuteur des médias occidentaux, une sorte de nouveau juge, médiatique cette fois ».

 


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