Les vœux aux armées du président de la République pourraient rester dans les annales cette année. Au-delà du rappel de la dureté géopolitique et du bilan positif de son action comme chef des armées, Emmanuel Macron a distribué les bons et surtout les mauvais points au secteur privé, tandis qu’il passait sous silence les échecs majeurs de la coopération européenne.
Le chef de l’État a souligné, avec une satisfaction légitime, les progrès réalisés en termes de trajectoire budgétaire depuis son engagement pris en 2017 : « Je vous disais, nous atteindrons 2 % de produit intérieur brut en 2025 pour réparer notre outil de défense, pour répondre aux menaces ». Le pari a été tenu, avec 2,06 % du PIB en 2025 – un chiffre aligné avec le niveau cible des États membres de l’OTAN.
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Après 8 ans de mandat, le durcissement de l’ordre géopolitique donne raison au président, dont le discours s’inscrivait pour la première fois dans un contexte désormais ouvertement assumé de risque de guerre avec la Russie d’ici la fin de la décennie. Mais, après des propos appuyés sur les impératifs de souveraineté et de puissance, c’est le discours inhabituellement offensif du président à l’égard des industriels qui a marqué les esprits.
La BITD française dans la ligne de mire
Esquissant un bilan de « l’économie de guerre », Emmanuel Macron a reconnu certains progrès, mais il a surtout souligné qu’à défaut d’efforts supplémentaires de la part des industriels de défense en matière de vitesse d’innovation et de production, il n’hésiterait pas à aller voir ailleurs, en Europe, pour équiper les armées. Si nous étions en guerre, j’ose espérer que nous ne produirions pas ainsi […] », a-t-il assené. J’ai besoin d’une industrie de défense (…) qui ne considère plus que les armées françaises sont des clients captifs, parce que nous irons peut-être chercher des solutions européennes si elles sont plus rapides ou plus efficaces. »
Une menace qui pourrait ne pas forcément bien passer auprès des industriels. Car, en partie sur fonds propres, la BITD française a mis les bouchées doubles ces dernières années pour accroître la cadence et répondre aux impulsions présidentielles, qu’il s’agisse de livraison aux armées, d’aide à l’Ukraine, ou d’engagements à l’export.
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KNDS France a ainsi multiplié par plus de quatre la cadence de fabrication des tubes du canon Caesar ; Dassault Aviation a accéléré la cadence de production de ses Rafale de 21 appareils en 2024 à 26 en 2025 et un objectif de 30 en 2026 ; et le missilier MBDA a réduit de 26 % le temps de production des missiles Aster du système SAMP/T, vanté par le président comme le meilleur au monde. Nous pouvons certes encore mieux faire, mais ces efforts sont à mettre en perspective avec les 8 milliards d’impayés du ministère des Armées en 2024, et leurs effets en cascade sur la trésorerie des 4 500 entreprises de la BITD.
Projets européens : une mémoire sélective, et quelques illusions
Cette présentation quelque peu biaisée de la réalité industrielle s’est accompagnée d’un tour d’horizon pour le moins sélectif des projets européens de coopération, qui interroge sur l’intention de dédouaner l’État d’une certaine responsabilité dans l’échec de projets pourtant structurants.
Côté « omission », aucun mot sur le SCAF ou le MGCS, projets pourtant constamment présentés comme essentiels pour l’avenir des armées européennes, françaises y compris. Reconnaissance tacite de l’incapacité de l’exécutif à soutenir les intérêts industriels français dans ces projets structurants sur plusieurs décennies ? Face à l’européisme enthousiaste d’Emmanuel Macron, ce sont en effet les capitaines d’industrie, tels Éric Trappier pour Dassault Aviation dans le cas du SCAF, qui bataillent pour sécuriser le capital technologique français face à des partenaires issus de BITD concurrentes.
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Dans le cas du MGCS, moins médiatisé, les positions dominantes de KNDS Allemagne, sur le point d’être côté en bourse, et du « monstre » Rheinmetall, dont la capitalisation boursière a progressé de 156 % en 2025, laissent peu de doutes quant à la place accordée à KNDS France dans ce projet et sur le risque de disparition d’une filière française de blindés lourds.
En miroir du silence sur le SCAF et le MGCS, le chef des armées s’est en revanche fendu de références satisfaites au programme franco-allemand JEWEL d’alerte anti-missile avancée, et surtout à l’initiative ELSA de « capacités de feu dans la très grande profondeur ». Cette initiative, lancée par la France au printemps 2024, réunit six pays de l’Union européenne aux BITD les plus avancées, en vue de sélectionner les meilleures solutions de ce domaine.
Pourtant, alors que la ministre déléguée Alice Rufo rappelait encore récemment « l’avance [prise] grâce à l’initiative ELSA », les travaux n’ont toujours pas débouché sur la sélection des best athletes initialement prévue. D’où peut-être l’insistance présidentielle, appelant à des projets avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne, alors que la seule annonce officielle issue d’ELSA est justement celle d’un projet germano-britannique…
Sans la France, donc, et alors que la filiale française de MBDA, impliquée dans l’initiative, proposera dès 2028 le LCM (Land Cruise Missile), version terrestre du MdCN qui, avec une portée supérieure à 1000 km, représente une alternative européenne au Tomahawk américain.
Un flou artistique persistant sur le nerf de la guerre
Il résulte de ce discours une impression de clair-obscur quant à la réalité du soutien du gouvernement à sa propre BITD, sur le plan national comme à l’export. Les injonctions à « faire mieux » risquent de n’avoir que des effets marginaux, tant, en matière de défense, le gain en cadence et en volume dépend de la commande publique.
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Or, s’il est vrai que le budget défense progresse sous l’ère Macron, il fait grise mine à côté de celui de la Bundeswehr, dotée de… 108 milliards d’euros rien que pour 2026. En demandant aux industriels de prendre des risques industriels sans garanties financières, et sous la menace de flécher d’éventuelles commandes vers la concurrence européenne, Emmanuel Macron se dédouane trop aisément de sa responsabilité première dans l’atonie de la situation actuelle.
Comment envisager sereinement l’adoption d’une « surmarche » budgétaire de 36 milliards d’euros sur la période 2026-2030, alors que le chef du gouvernement Sébastien Lecornu vient de risquer une nouvelle dissolution en annonçant recourir à l’article 49-3 de la Constitution pour le vote du budget ?
Un tel narratif est donc plutôt de nature à générer incompréhension et défiance chez les partenaires industriels de nos armées, un facteur d’instabilité supplémentaire dans un paysage déjà passablement incertain. Il reviendra aux équipes de Catherine Vautrin et de Patrick Pailloux, nouveau patron de la DGA, de remettre du liant et redonner l’élan nécessaire pour que les projets les plus stratégiques soient dûment financés en temps utile. Au risque, dans le cas contraire, de voir l’industrie française de défense isolée voire déclassée en Europe. Urgence signalée.
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