Si vous devez effectuer un stage de récupération de points pour votre permis de conduire, vos premières recherches sur Google vous mèneront probablement vers Actiroute. Cette entreprise de centres de stage, dont la mission est d’améliorer la sécurité routière, bénéficie d’un système bien huilé, mais ses pratiques commerciales et sa politique d’annulation sont contestées par plusieurs acteurs du secteur.
Si vous n’avez jamais eu à regagner des points sur votre permis de conduire, vous ne connaissez probablement pas cette entreprise, qui se présente comme le leader du marché français. Dans le cas contraire, vous avez dû rencontrer son offre : Actiroute propose des stages de récupération de points et revendique 120 000 stagiaires par an partout en France, grâce à un maillage de plus de 450 centres et une distribution par Ornikar, leader français du permis de conduire en ligne. Une position dominante qui n’est pas le fruit du hasard : Joël Polteau, fondateur d’Actiroute et président depuis 2024 de sa maison mère, l’Institut de l’éducation à la mobilité (IEM), a su s’imposer depuis la création de son entreprise en 1993, à la fois dans l’écosystème du permis à points et dans son environnement professionnel, en particulier en tant que président du Syndicat national des professionnels du permis à points (SNPAP) depuis 2016.
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La direction du SNPAP présente une forte proximité avec Actiroute : deux des trois membres de son bureau exécutif exercent des responsabilités au sein de l’entreprise ou de son groupe : Joël Polteau (président du syndicat) et Jérôme Bouffandeau (trésorier), directeur général d’Actiroute. Fort de ce statut, Joël Polteau intervient auprès des pouvoirs publics au nom du syndicat en tant que porte-parole de la profession auprès de la Direction de la sécurité routière (DSR), de l’ANTAI, du ministère de l’Intérieur et des préfectures. Ces dernières sont les seules habilitées à appliquer la réglementation en vigueur, tant pour la délivrance que pour le retrait des agréments des centres de récupération de points.
Un marché juteux
L’influence d’Actiroute sur son marché est incontestable. Dernier épisode en date : la création, en 2026, de la COOPSR, une coopérative cogérée par Joël Polteau et Nicolas Rozes (secrétaire du SNPAP et troisième membre du bureau exécutif du syndicat). Cette nouvelle structure – présentée à la déléguée interministérielle à la sécurité routière, Estelle Balit, en mars dernier – vient compléter un dispositif mis en place depuis les années 1990, avec une plateforme numérique de réservation de stages de sensibilisation à la sécurité routière. L’objectif affiché est de permettre aux centres de récupération de points de mutualiser leurs moyens. Mais, sous couvert d’anonymat, certains responsables de centres indépendants interrogés redoutent que ce dispositif ne donne à l’acteur dominant un pouvoir accru sur leur visibilité et, potentiellement, un accès à certaines données économiques.
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Sur le papier, toutes ces initiatives semblent cohérentes et aller dans le sens d’une meilleure sécurité routière en France. Pour rappel, selon l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière (ONISR), les automobilistes français ne figurent pas parmi les bons élèves de l’Union européenne : en 2024, 27,6 millions d’infractions ont été enregistrées et 11,7 millions de points retirés. En 2024, environ 25 000 stages – toutes entreprises agréées confondues – ont été organisés en France pour permettre aux conducteurs fautifs de regagner des points. Être dans l’obligation de suivre un stage de sensibilisation est évidemment une bonne idée en soi. Sur la base de 320 402 participants et d’un tarif moyen compris entre 200 et 250 euros, le volume annuel du marché peut être estimé entre 64 et 80 millions d’euros. Avec 120 000 stagiaires, Actiroute capterait un marché estimé entre 20 et 30 millions d’euros par an (l’entreprise ne publie pas ses comptes).
Des réseaux politiques fournis
Pour transformer ce besoin des automobilistes en opportunité financière, Joël Polteau a développé une présence institutionnelle qui lui permet de faire valoir les intérêts de son secteur auprès des pouvoirs publics.
Un exemple : le groupe de Joël Polteau détient une plateforme de formation au code de la route, Educacode. En 2021, un groupe de sénateurs publie un rapport d’information sur « la situation des femmes dans les territoires ruraux » au nom de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes. Sa première recommandation vise à : « Intégrer dans le parcours scolaire l’apprentissage du code de la route, développer les simulateurs de conduite et mieux faire connaître les aides au permis de conduire ». La présidente de la délégation n’est autre que la sénatrice UDI Annick Billon, épouse de Jean-Yves Billon, alors dirigeant d’Accior Consultants, société désignée comme commissaire aux comptes d’Actiroute. Un rapport sénatorial et une recommandation de bon sens. Si aucun élément consulté ne permet d’établir qu’Actiroute ou Educacode soient intervenus dans la rédaction de cette recommandation, gare au mélange des genres.
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L’Institut de l’éducation à la mobilité (IEM), maison mère d’Actiroute, peut aussi s’appuyer sur la réputation de sa marraine Pauline Déroulède. Victime d’un accident de la route causé par un automobiliste de 92 ans qui a perdu le contrôle de son véhicule, cette joueuse de tennis handisport (championne de France en 2021, 2022 et 2023) milite activement en faveur de la sécurité routière et dispose d’un réseau d’influence notable auprès des médias et des parlementaires de tous bords. Elle s’est elle-même lancée en politique, aux élections sénatoriales, sur la liste du dissident LR Pierre Charon. Illustration de son engagement et de sa capacité à porter le sujet dans le débat public, elle a activement plaidé en faveur d’une mesure reprise dans une proposition de loi – déposée à l’Assemblée nationale en mars 2025 – qui prévoit l’obligation de passer une visite médicale tous les quinze ans, puis tous les cinq ans à partir de 70 ans.
Une stratégie agressive qui flirte avec les limites
Plusieurs concurrents et clients mettent en cause la politique de programmation et d’annulation d’Actiroute. Selon les organisations professionnelles à l’origine des signalements, l’entreprise mettrait en ligne un nombre très élevé de sessions, dont une partie serait ensuite annulée, ce qui lui permettrait de capter les inscriptions avant de regrouper les participants sur les stages maintenus.
L’article 8 de l’arrêté du 26 juin 2012 prévoit le retrait de l’agrément lorsqu’un établissement dépasse, sur deux années civiles consécutives, le seuil réglementaire de 30 % de stages annulés. Depuis la réforme de 2024, entrent dans ce calcul les stages annulés moins de trente jours avant leur date prévue. Selon les données transmises au ministère par plusieurs organisations professionnelles et reprises dans des questions parlementaires, les taux d’annulation attribués à plusieurs centres d’Actiroute dépasseraient ce seuil de 30 %. La question s’est invitée cet été à l’Assemblée nationale, avec plusieurs questions écrites posées par des députés de tous bords sur les méthodes utilisées par Actiroute, sans qu’une réponse ministérielle ait été publiée sur les pages concernées au 24 septembre 2026.
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Selon le député de la Vienne Sacha Houlié, dans sa question écrite posée au ministre de l’Intérieur le 15 septembre (et retirée depuis) : « Plusieurs témoignages d’animateurs feraient en outre état de demandes tendant à la production de certificats médicaux de complaisance, destinés à justifier certaines annulations auprès de l’administration au titre de la force majeure. » In fine, ces reports permettraient de concentrer les inscriptions sur les sessions les plus rentables et seraient susceptibles de désavantager les opérateurs maintenant un calendrier moins fourni. Des animateurs disent également subir les conséquences d’annulations tardives. Ces plaintes sont rejointes par celles de clients disant avoir subi des reports tardifs vers les sessions restantes, à d’autres dates ou dans d’autres centres plus éloignés de leur domicile.
Plusieurs organisations professionnelles ont adressé aux pouvoirs publics un signalement collectif. Elles évaluent le préjudice économique subi par les usagers, les autres centres et les animateurs à plus de 75 millions d’euros sur dix ans, dont près de 52 millions pour la période 2021-2025. Elles font parallèlement état de plus de 16 000 annulations hors délai. Ces estimations émanent des organisations à l’origine du signalement et n’ont pas, à ce stade, été validées par une décision administrative ou judiciaire rendue publique.
Malgré tous ces feux rouges, le « système Actiroute » perdure. Pourtant, les critiques sont nombreuses, alimentées par le manque de contrôles effectués par les services de l’État auprès des centres de stages. « Les centres de sensibilisation à la sécurité routière frauduleux, c’est maintenant courant », regrette amèrement Philippe Destarkeet, secrétaire général du syndicat SNICA-FO et inspecteur du permis de conduire. En cause ? Des contrôles « quasi inexistants », selon lui. Le ministère de l’Intérieur affirme pour sa part que 1 300 contrôles ont été effectués depuis 2022, sans préciser dans la réponse citée combien ont concerné Actiroute ni quelles sanctions en ont résulté.
Questions parlementaires citées : 1 ; 2 ; 3 ; 4 ; 5
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