La commission des affaires économiques du Parlement européen a adopté mardi 23 juin sa position sur le projet portant sur la création de l’euro numérique. Image générée par IA.

La commission des affaires économiques du Parlement européen a adopté mardi 23 juin sa position sur le projet portant sur la création de l’euro numérique. Image générée par IA.

En mars 2026, l’Autorité des marchés financiers (AMF), la Banque de France et la Direction générale du Trésor ont lancé un groupe stratégique sur la tokenisation de la finance. Ce signal fort arrive au moment où 98 % des transactions de la finance numérique décentralisée se règlent en dollars, contre moins de 1 % en euros. L’enjeu technologique est largement dépassé par les enjeux de monnaie et de souveraineté. Si la Banque centrale européenne (BCE) rate son pari sur l’euro numérique, elle perdra sa monnaie comme on perd une langue, par habitude, par commodité, par inertie. Cet acte se jouera au moment précis où les nouvelles infrastructures de règlement numérique se verrouilleront ou non sur le seul dollar.

 

Ce mardi, la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen a adopté sa position sur le paquet législatif relatif à la « monnaie unique ». Le projet portant sur la création de l’euro numérique a été approuvé par 43 voix pour, 14 contre et 1 abstention.

Les cryptoactifs permettent désormais des transactions quasiment instantanées sur des registres distribués à l’échelle mondiale. En 2026, les différentes devises numériques « stablecoins » en dollars (dont l’USDT et l’USDC) représentent 98 % des transactions monétaires en finance décentralisée, selon les données de DeFiLlama compilées au premier trimestre 2026. Cette domination menace la place de l’euro au sein des infrastructures financières numériques. La question n’est plus de savoir si la tokenisation a lieu. La question est maintenant de savoir en quelle devise elle se règle, et si l’euro y aura sa place.

« L’enjeu de la souveraineté monétaire ne disparaît pas, mais il migre à grand train vers les infrastructures financières. »

L’actuelle transformation des infrastructures financières, souvent présentée comme technologique, est en réalité monétaire. Elle redéfinit qui contrôle les moyens de règlement et, par conséquent, qui détient le pouvoir de battre monnaie à l’ère numérique. Une fois les usages ancrés, il sera extrêmement difficile de les déloger. La réponse de l’Eurosystème est le pilote Pontes (ponts en latin) attendu à la fin de l’été 2026. C’est un double guichet de règlement qui garantit que les transactions sur actifs tokenisés se dénouent en euros de banque centrale, et non en « stablecoins » privés adossés au dollar.

 

Les trois fonctions de la monnaie vues comme trois défis historiques

La devise sert d’unité de compte et assure la visibilité sur les flux. Si les marchés financiers numériques traitent demain tout règlement en « stablecoins » dollars, la BCE perdra la vue sur les flux qui comptent. En 2021, Pékin a observé qu’Alipay et WeChat Pay captaient 90 % des paiements mobiles, privant sa banque centrale de visibilité sur les flux monétaires. La réponse de la Chine a été administrative et directe : salaires de fonctionnaires versés en yuan numérique, subventions directes aux ménages, intégration imposée dans les applications privées. Sans réaction, le lien visible entre la monnaie centrale et l’économie réelle pourrait se briser.

 

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La monnaie sert d’intermédiaire aux échanges et évite la fragmentation. Cette deuxième friction, la fragmentation des moyens de paiement, n’est pas non plus théorique. En 1907, la coexistence de milliers de variétés de billets aux États-Unis rendait le commerce impossible, jusqu’à ce que JP Morgan avance sa propre signature pour restaurer une unité de paiement que l’État ne garantissait plus. En Belgique, les occupations successives, en 1914-1918 et en 1940-1944, ont entraîné la même fragmentation entre les marks, les billets nationaux et les devises de nécessité. La réponse, dans les deux cas, fut un sursaut institutionnel. La Fed fut créée en 1913. L’opération Gutt imposa un échange forcé de tous les billets en 72 heures, réduisant la masse monétaire de deux tiers en novembre 1944. Ces deux opérations réaffirmaient un ancrage souverain.

L’utilisation de la monnaie comme réserve de valeur assure la crédibilité nécessaire aux engagements dans la durée. En 1716, John Law crut pouvoir substituer la confiance institutionnelle à un engagement sur des profits futurs et spéculatifs en Louisiane. En moins de quatre ans, la masse monétaire française tripla sur la base de brochures publicitaires. Le système s’effondra en 1720, traumatisant la France pendant 80 ans. En 2022, le « stablecoin » algorithmique Terra/Luna reproduisit ce mécanisme, trois siècles plus tard. Cela causa l’évaporation de 40 milliards de dollars en soixante-douze heures. Une monnaie sans ancrage réel ni vérification externe trahit toujours sa fonction de réserve.

 

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Aristote avait identifié ces trois fonctions de la monnaie : l’unité de compte, l’intermédiaire des échanges et la réserve de valeur. La théorie monétaire moderne a montré que chacune de ces fonctions bute sur une friction. Jevons, Hahn, puis Lagos et al., ont mis en exergue la mémoire imparfaite des agents, la difficile double coïncidence des besoins et l’impossibilité des engagements crédibles sans institution pour les garantir. Ce cadre éclaire les défis actuels des « stablecoins ».

« MiCA transforme la simple contrainte réglementaire en garde-fou contre la tentation de gains fictifs. »

La réponse pragmatique de l’Europe et de la BCE

L’Europe a tiré des crises passées une double leçon utile pour choisir un cadre réglementaire et une infrastructure numérique. Avec le règlement Markets in Crypto-Assets (MiCA), elle a construit le premier cadre juridique mondial pour les « stablecoins » : réserves ségréguées auprès de banques réglementées, audit externe mensuel, droit de rachat immédiat à parité. MiCA n’est pas une simple contrainte réglementaire. C’est un garde-fou contre l’illusion de Law. Il réunit les conditions pour que les jetons de monnaie électronique (EMT-Electronic Money Tokens) jouent leur rôle sans menacer la stabilité systémique. Mais le cadre réglementaire ne suffit pas. Pour que l’euro reste l’actif de règlement de référence dans l’économie numérique, il faut une infrastructure.

 

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Le pilote Pontes offre des ponts dans un océan de devises numériques. C’est le sens de Pontes, fruit de cinq ans d’expérimentations avec soixante-quatre institutions financières et attendu pour la fin de l’été 2026. Pour mesurer l’urgence de cette initiative, gardons à l’esprit les actions menées depuis 2021 en faveur du yuan numérique. L’Europe partage cette urgence avec la Chine, mais choisit la voie de l’adhésion plutôt que celle de la contrainte.

La finalité juridique est l’avantage ultime de la monnaie de banque centrale. L’Eurosystème propose un modèle de double guichet de règlement. Concrètement, les banques et fonds institutionnels peuvent régler leurs transactions sur actifs tokenisés soit en monnaie numérique de banque centrale (MNBC) garantie par la BCE, soit via TARGET2, le système souverain de paiement de la zone euro. Dans les deux cas, le paiement est déclenché au moment exact où le titre numérique change de mains. Les deux jambes de la transaction deviennent instantanément indissociables. C’est la finalité juridique que les « stablecoins » privés, aussi solides soient-ils, ne peuvent pas offrir. C’est une garantie souveraine, sans risque de défaut de contrepartie, accessible quelle que soit l’infrastructure des participants.

Cette réponse pragmatique ne cherche pas à éliminer les « stablecoins », mais à fournir une ancre si solide que le marché la choisit naturellement. L’opération Gutt n’avait pas interdit les billets d’occupation. Elle avait créé une alternative si crédible qu’ils avaient perdu leur raison d’être. L’histoire monétaire n’est pas un long fleuve tranquille. Une succession de fenêtres s’ouvrent et se referment. Au déploiement de chaque nouvelle infrastructure de marché correspond la cristallisation de nouvelles habitudes financières. La fenêtre d’action peut être courte. Si les marchés européens se verrouillent sur le dollar avant que Pontes ne soit opérationnel, la partie sera jouée, car le coût du changement sera devenu prohibitif.

 

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Pour l’euro, l’été 2026 est notre ligne de crête. Les grandes puissances monétaires ont déjà compris que les infrastructures numériques sont un enjeu de souveraineté. Les monnaies ne se décrètent pas, et dominent plutôt parce qu’elles deviennent les rails naturels des échanges. L’Europe choisit dès à présent. Soit elle sera l’architecte de ses propres rails monétaires grâce à l’euro, soit elle subira, comme la France de Law, un affaiblissement monétaire dont elle mettra de longues années à se remettre.

 

Références

  • Aristote. Éthique à Nicomaque, Livre V, 1133a (traduction de J. Tricot). Paris, Éditions Vrin, 1990.
  • BCE (2025) Pontes, présentation officielle. https://www.ecb.europa.eu/paym/target/pontes/html/index.fr.html
  • Circle Internet Group (2025). Arc Litepaper: An Open Layer-1 Blockchain Purpose-Built for Stablecoin Finance.
  • CPMI-IOSCO (2012). Principes pour les infrastructures de marchés financiers. BRI, avril 2012.
  • Hahn, F. (1965). On Some Problems of Proving the Existence of an Equilibrium in a Monetary Economy.
  • Jevons, W. S. (1875). Money and the Mechanism of Exchange. Londres : King.
  • Lagos, R., Rocheteau, G. et Wright, R. (2017). Liquidity: A New Monetarist Perspective. Journal of Economic Literature, vol. 55, no. 2, pp. 371-440.
  • Règlement (UE) 2023/1114 (MiCA), JOUE 9 juin 2023. | Règlement (UE) 2022/858 (Régime Pilote DLT), JOUE 2 juin 2022.

 


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