Alors que la Russie vend des armes et des prestations de sécurité aux pays africains, elle semble désormais se découvrir une urgence missionnaire qui les pousse à exporter l’orthodoxie sur le continent. En seulement sept ans, l’Église orthodoxe russe est passée d’une présence quasi nulle en Afrique à près de 350 paroisses dans 34 pays. Cet élan missionnaire semble toutefois porté par une stratégie d’influence bien définie.
En Ouganda, où l’orthodoxie est implantée depuis 1929 sous l’autorité du patriarcat d’Alexandrie, l’implantation russe, bien que modeste, s’est significativement illustrée par la construction d’une paroisse à Nansana début 2025. Cette ouverture est précédée en 2022 de l’annonce de la construction d’un « centre spirituel », situé en face du palais présidentiel, sur un terrain offert par le président Museveni lui-même.
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Loin d’être limitée à la sphère anglophone, l’expansion de l’Exarchat (NDLR : équivalent à une zone d’administration territoriale) s’est également dirigée vers l’Afrique centrale. Au Cameroun, parmi plusieurs décrets présidentiels autorisant huit communautés religieuses, l’Église orthodoxe obtient en janvier 2026 l’autorisation de s’implanter à Yaoundé. Cinq mois plus tard, 25 nouveaux fidèles étaient baptisés dans une paroisse russe dédiée à Saint-Nicolas dans la localité de Ntui.
Dans le Sahel, l’implantation religieuse évolue parallèlement à la présence russe dans la région. L’expansion accompagne le déploiement de l’Africa Corps via des « actions pastorales ». Le site officiel de l’Exarchat, revendique organiser des ateliers de découverte de la tradition orthodoxe dans des écoles maliennes, démontrant la logique avant tout politique.
Un rapport publié en mars 2026 par l’Institut suédois de recherche de défense (FOI) identifie ainsi l’Église orthodoxe russe parmi les acteurs de l’écosystème informationnel russe en Afrique, aux côtés des représentants de l’État, des médias contrôlés ou soutenus par Moscou et des institutions culturelles russes. Selon cette étude, ces acteurs contribuent, par différents canaux, à diffuser et normaliser des récits compatibles avec les intérêts russes.
L’exemple malgache
La mission de l’Exarchat est active depuis 2022 et recense une vingtaine de paroisses, une communauté monastique féminine et 22 prêtres. L’arrivée au pouvoir de la junte militaire en octobre 2025 et son rapprochement avec Moscou ont donné, en quelques mois, un coup d’accélérateur à la présence orthodoxe sur l’île Rouge. Alors que se créent un parti pro-russe, une chambre de commerce russo-malgache ou encore une émission de radio bilingue russo-malgache, les nouvelles autorités valident l’enregistrement officiel de l’Église. Cette dernière communique largement sur son action dans le pays.
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Comme en RDC, elle s’illustre par une action humanitaire après le passage des cyclones Gezani et Fytia en 2026, ce qui lui permet d’accroître sa légitimité locale. Les résultats sont au rendez-vous, comme l’illustre le baptême d’une soixantaine de personnes dans la paroisse de Saint-Nicolas-le-Thaumaturge, au village de Belambo, dans le sud-est de Madagascar. La corrélation entre le développement de l’Église et l’installation progressive de la Russie sur la Grande Île est nette.
Précarité et valeurs conservatrices de l’Église orthodoxe russe
En 2019, le patriarche de Moscou annonce rompre la communion avec le patriarche d’Alexandrie à la suite de sa reconnaissance de l’autocéphalie ukrainienne. Cette décision permet alors à la Russie de construire une Église orthodoxe concurrente sur le continent, conçue comme un nouvel outil d’influence. En décembre 2021, le patriarche de Moscou crée un Exarchat patriarcal d’Afrique avec deux diocèses : l’un en Afrique du Nord, basé au Caire, l’autre en Afrique australe, basé à Johannesburg. Dès la création de cette structure, 102 prêtres africains, principalement kényans issus du diocèse alexandrin de Kisumu, annoncent rejoindre l’Église russe.
Moscou et son église utilisent la pauvreté des populations pour s’implanter : elles pourvoient donc salaires, construction d’infrastructures (églises, écoles, cliniques) et des bourses pour étudier en Russie. Ces églises, comme au Kenya, sont parfois même un canal de recrutement pour le front ukrainien. Un prêtre orthodoxe de Nairobi, interrogé anonymement par Religion News Service, a reconnu que l’Église envoie des séminaristes vers la Russie « pour étudier ». Une fois sur place, ils sont incités à s’enrôler dans l’armée.
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Le registre idéologique constitue un autre levier. Selon le Foreign Policy Research Institute, le conservatisme de l’Église orthodoxe russe est un vecteur d’implantation important revendiquant être le rempart contre la « décadence morale » occidentale. Une posture habile alors que plusieurs pays du continent – comme le Sénégal ou l’Ouganda – ont manifesté des réticences explicites aux nouvelles mœurs occidentales tels que les droits des LGBT. Le patriarche Kirill a ainsi répété que l’Occident sacralise une liberté individuelle « libérale » qu’il oppose aux valeurs traditionnelles orthodoxes. Le positionnement doctrinal orthodoxe russe est présenté par les russes comme plus « authentique » et, surtout, hostile à l’agenda « progressiste » porté par l’Église catholique.
Début 2026, Jeune Afrique a ainsi relayé une étude de l’ONG Impact, identifiant une opération d’influence visant spécifiquement le Saint-Siège. Léon XIV et les missionnaires catholiques et protestants en Afrique y étaient présentés comme des agents de la CIA et d’un Occident décadent.
L’installation d’un contre-pouvoir religieux comme canal d’influence
L’installation d’une Église orthodoxe permet aussi le contournement politique des acteurs religieux traditionnels. À Madagascar, le FFKM (Conseil des Églises chrétiennes de Madagascar) est un contre-pouvoir puissant qui rassemble les quatre principales confessions malgaches. Il a joué à de nombreuses reprises le rôle de médiateur de crise. Récemment, l’Église catholique a même publiquement manifesté sa méfiance, si ce n’est son hostilité, à l’égard du comportement autoritariste de la junte du colonel Randrianirina.
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La promotion rapide d’une Église alliée à Moscou semble donc viser l’installation d’un relais loyal et sans autonomie critique, offrant un discours alternatif aux autorités religieuses traditionnelles. Pour l’heure, il reste difficile d’évaluer si les autorités malgaches ont pleinement pris la mesure de cette dynamique. Leur relative discrétion peut s’expliquer soit par une sous-estimation de la portée géopolitique de cette implantation, soit par le choix assumé d’un tête à tête avec Moscou. S’érigeant en parangon de vertu et de piété, la Russie multiplie les canaux d’influence et renoue avec la tradition soviétique d’utilisation opportuniste et bassement stratégique de son Église millénaire.
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