Guerre d’influence : l’offensive pro-russe sur Wikipédia en Estonie
Publié le 26/01/2026
Depuis 2023, la Russie dispose de son propre Wikipédia : Ruviki. ©Lane Hartwell
Dans une « bataille invisible », des réseaux pro-russes investissent massivement Wikipédia en livrant une guerre sémantique sur l’histoire des pays baltes. Une offensive qui met en lumière les vulnérabilités des plateformes collaboratives face aux attaques coordonnées à grande échelle.
Créée le 15 janvier 2001 avec l’ambition de rendre le savoir accessible au plus grand nombre, Wikipédia s’est imposée en un quart de siècle comme une référence mondiale. Une plateforme qui centralise une mine d’informations grâce à la contribution des utilisateurs bénévoles sur un ensemble de thématiques : politique, histoire, sport etc.
LIRE AUSSI → Mercenaires russes : la colère de Moscou face aux voix critiques africaines
En Estonie, des journalistes et membres de Wikimédia dénoncent une réécriture progressive de l’histoire nationale sur la version anglaise de l’encyclopédie notamment, devenue un terrain de confrontation mémorielle où les ressources locales peinent à rivaliser avec des dynamiques éditoriales bien plus puissantes. Une confrontation qui se joue sur le rapport de force entre des narratifs concurrents.
Une histoire nationale progressivement redéfinie
Le point de départ de la controverse tient à la manière dont est désormais présentée la période soviétique. L’Estonie a été occupée par l’Union soviétique entre 1940 et 1941, puis de 1944 à 1991. Lorsqu’elle retrouve son indépendance en 1991, elle restaure juridiquement la République fondée en 1918, considérant que l’État estonien n’a jamais cessé d’exister malgré l’occupation. En conséquence, toute personne née durant cette période est, selon la position officielle de Tallinn, née en Estonie, et non dans une entité soviétique légitime.
LIRE AUSSI → Armes pour Kiev : le compromis européen qui fragilise la ligne française
Or, sur Wikipédia en anglais (mais aussi en français), les lieux de naissance de centaines de personnalités estoniennes ont été modifiés pour indiquer « République socialiste soviétique d’Estonie, URSS » ou « RSS d’Estonie, URSS »). Dans un article, le journaliste estonien Ronald Liive a mis au jour l’ampleur du phénomène : près de 600 profils ont été altérés comme celui de la vice-présidente de la Commission européenne Kaja Kallas mais aussi du Premier ministre Kristen Michal. Selon lui, il ne s’agit pas de simples ajustements terminologiques, mais d’une remise en cause de la continuité juridique de l’État estonien.
La méthode touche également des événements fondateurs. La guerre d’indépendance de 1918-1919, pilier du récit national, est parfois requalifiée de « campagne offensive » ou de « séparatisme vis-à-vis de la Russie », un glissement sémantique lourd de sens dans le contexte géopolitique actuel.
Des bénévoles dépassés par une guerre d’édition asymétrique
Face à ces modifications, des bénévoles estoniens se disent démunis. Dans un article, Robert Treufeldt, président du conseil d’administration de Wikimedia Estonia, explique que le débat a d’abord émergé en Lituanie, où des votes internes à Wikipédia ont conduit à l’adoption de formulations telles que « Tallinn, RSS d’Estonie, URSS ». Problème : ces décisions auraient été prises majoritairement par des utilisateurs étrangers, probablement dans des pays ou l’héritage soviétique est encore présent. Une manière de rappeler l’héritage soviétique de l’Estonie.
Selon Treufeldt, la surveillance de Wikipédia repose entièrement sur le bénévolat, rendant impossible un contrôle systématique de toutes les versions linguistiques. Dans de nombreuses régions du monde, notamment en Amérique latine, en Afrique ou en Asie, l’héritage soviétique conserve par ailleurs une image positive, ce qui influe sur les perceptions et les arbitrages éditoriaux.
LIRE AUSSI → La justice française enquête sur le rachat du magazine L’Officiel par un groupe chinois
Les tentatives de correction menées par des contributeurs estoniens ont parfois conduit à leur blocage pour « promotion d’un récit nationaliste », tandis que certains articles sensibles ont été verrouillés dans leur version contestée. Ronald Liive évoque une « manipulation de masse à l’échelle industrielle » dans une publication Linkedin, allant jusqu’à documenter un cas où un utilisateur aurait passé plus de 21 heures d’affilée à modifier des articles liés à l’histoire estonienne.
Pour les observateurs, cette bataille dépasse le cas de l’Estonie. Elle illustre la vulnérabilité des encyclopédies numériques face à des stratégies d’influence patientes et persistantes, capables de transformer un consensus éditorial en outil de d’influence historique. À l’heure où Wikipédia alimente moteurs de recherche et systèmes d’intelligence artificielle, l’enjeu n’est plus seulement académique : il touche à la manière dont l’histoire des petites nations est transmise et comprise à l’échelle mondiale. De son côté, la Russie dispose de son propre réseau encyclopédique, Ruviki, copie de Wikipédia mais validé par les autorités.
Vous avez apprécié l’article ? Aidez-nous en faisant un don ou en adhérant
