La Fayette : le destin d’un héros de l’indépendance américaine raconté par Gonzague Saint Bris

Portrait de Gilbert Motier, marquis de La Fayette, en uniforme de lieutenant-général de 1791, peint par Joseph-Désiré Court en 1834.

Portrait de Gilbert Motier, marquis de La Fayette, en uniforme de lieutenant-général de 1791, peint par Joseph-Désiré Court en 1834.

Incontestablement, le marquis de La Fayette fut considéré de son vivant outre-Atlantique comme un héros, un ami de ce jeune pays américain qui n’entendait pas rester une colonie de la Couronne Britannique. L’auteur, Gonzague Saint Bris, parle d’un attachement viscéral de La Fayette pour sa patrie spirituelle qui le lui rendra bien : il est l’un des huit citoyens d’honneur des Etats-Unis à ce jour. Quel honneur !

 

En revanche, dans sa patrie charnelle ou naturelle, son image, son rôle, son aura semblent quelque peu écornée. Avant cette lecture intéressante, qui constitue en fin de compte une bonne entrée en matière pour découvrir ce personnage, je ne connaissais que de loin Gilbert du Motier de La Fayette. Pourtant, je m’étais habitué à le fréquenter, car lisant de nombreux ouvrages consacrés à la Révolution et l’Empire, j’ai toujours aperçu La Fayette. Quand j’ai analysé l’excellente étude de Sébastien Charléty intitulée : « Histoire de la monarchie de Juillet », je l’ai encore croisé au balcon de l’Hôtel de Ville embrassant Louis-Philippe d’Orléans. Chateaubriand dira : « Le baiser républicain de La Fayette fit un roi ». En 1830, il représentait encore quelque chose sur le plan politique, au point que sa caution fut réclamée pour crédibiliser cette nouvelle dynastie – à défaut bien sûr de la rendre légitime…

La Fayette entre véritablement dans l’histoire, quand, à 19 ans, il décide de s’engager dans la guerre révolutionnaire en 1777, pour se « couvrir de gloire » comme il le confesse volontiers à ses proches parents et amis. Son beau-père le duc d’Ayen n’entend pas le laisser courir l’aventure dans les Amériques, d’autant qu’il vient de lui donner sa fille Marie Adrienne Françoise de Noailles en mariage. Il faut dire que La Fayette, nonobstant une éducation reçue inférieure à son rang, représente à 16 ans un excellent parti. Rappelons brièvement le contexte familial. A l’âge de 12 ans, La Fayette se retrouve orphelin, seul héritier potentiel de la fortune de son grand-père maternel, le marquis de La Rivière, qui meurt à son tour et lui laisse une rente de 25 000 livres. A la même époque un de ses oncles décède et lui lègue un revenu annuel de 120 000 livres ; ces 145 000 livres de revenu font de lui un des hommes les plus riches de France…

La Fayette est très bien entouré par ses proches parents. Ces derniers gèrent pour lui son immense fortune et veillent parfaitement à ses intérêts. Dans une situation similaire, beaucoup auraient perdu les pédales, car l’argent, les terres, les rentes font souvent tourner les têtes. Il n’en est rien pour le futur héros de la Guerre d’Indépendance. Il reste simple, facile d’accès et n’oublie pas ses compagnons de jeunesse avec lesquels il jouait enfant, même si ceux-ci sont roturiers, fils de manœuvres et de paysans. Toute sa vie, il gardera cette conviction qu’il faut aider les plus faibles, les exclus, les opprimés. Quand le moment viendra, il prendra la défense des protestants, des juifs, des Peaux-Rouges, des esclaves…

Gonzague Saint Bris suit La Fayette dans ses nombreuses et passionnantes pérégrinations. Le style de l’auteur se montre très agréable et sa plume nous invite à découvrir un La Fayette humain, issu d’une famille prestigieuse, défendant toujours les plus humbles, en dépit d’une richesse qui le place largement au-dessus du commun des mortels. Après la lecture de cette biographie, j’ai saisi de nombreuses choses mais j’en garde en mémoire principalement deux. La première est la meilleure compréhension des raisons pour lesquelles cet homme fut considéré comme un héros aux Etats-Unis de son vivant et après sa mort. La seconde éclaire le fait qu’il fut, malgré tout, mal aimé en France durant une bonne partie de son existence…

L’auteur explique qu’il fut un maçon exemplaire, fidèle aux loges, sans malheureusement trop entrer dans le détail de ce que fut cette « fidélité maçonnique ». Saint Bris écrit simplement que beaucoup de nobles entraient en maçonnerie pour le plaisir, pour faire comme tout le monde comme s’il s’agissait d’une mode. La Fayette, lui, croyait vraiment à cet idéal défendu par la franc-maçonnerie. Il a tellement marqué ses amis et « frères » américains que quatre dizaines de loges à l’époque portaient son nom. Aux Etats-Unis, plus de 600 lieux s’appellent La Fayette ! Une montagne, sept comtés et quarante localités portent notamment le nom de cet aristocrate français qui a combattu toute sa vie pour la Liberté.

Rien ne lui a été épargné dans sa quête : son beau-père ne voulait pas le laisser partir et le roi Louis XVI, bien que sensible à la cause des Insurgents et soucieux de donner une leçon aux Anglais, était à cet instant hostile à l’idée que des membres de sa noblesse s’engageassent officiellement dans les rangs de la jeune armée américaine, dont beaucoup considéraient qu’elle plierait face à l’armée de métier expérimentée du gouvernement anglais. Le Roi attendait seulement le bon moment pour aider les Américains. Et malheureusement cette aide, qui coûta fort cher à la France, se retourna contre lui…

La Fayette se moquait des considérations diplomatiques. Il était conscient qu’il se passerait de grandes choses dans ces contrées et n’écoutant que son cœur, il tenta sa chance avec ses proches amis. Disposant de ressources financières conséquentes, il affréta un navire pour rejoindre les « combattants de la liberté ». Après des débuts difficiles, car les dirigeants américains ne voulaient pas lui accorder leur confiance, La Fayette gagna le respect par son « côté désintéressé et sa volonté de se battre même comme simple soldat ». La suite est connue : La Fayette joua un rôle décisif aux côtés des Américains lors de la victoire de Yorktown le 19 octobre 1781. La rencontre avec Georges Washington eut de fortes répercussions dans sa vie privée. La Fayette l’a rapidement considéré comme son père adoptif. Son influence sur lui fut très importante. En effet, le seul fils de La Fayette reçut comme prénom Georges Washington et le premier président des Etats-Unis fut son parrain. Lorsqu’il revint en Amérique en 1824, La Fayette se recueillit dignement sur la tombe de son héros et de son modèle…

De retour en Europe, il travailla également à l’émergence en France d’un pouvoir royal de tendance constitutionnelle, avant de devenir l’une des principales personnalités de la Révolution jusqu’à son émigration, son arrestation et sa mise en prison pour cinq ans. Ironie de l’histoire, il sera libéré grâce à l’intervention d’un jeune général nommé Napoléon Bonaparte, lors des négociations du traité de Campo-Formio. Le futur Empereur exigea la libération de captifs français avant de poursuivre les discussions… Il eut gain de cause ! Mais comme Saint Bris le constate, il n’y eut pas de lune de miel entre Napoléon et La Fayette. Il traversa l’Empire dans une relative discrétion.

D’une manière générale, cet ouvrage donne l’impression que La Fayette aurait pu laisser une trace majeure dans la vie politique française. L’homme avait de grandes ambitions, un nom illustre et une renommée acquise sur les champs de bataille. Pourtant il deviendra la cible des royalistes, des révolutionnaires, des bonapartistes et de certains républicains. Les premiers lui en voudront toujours du sort terrible de la famille royale, les deuxièmes d’avoir défendu le roi et les siens, les troisièmes d’avoir trahi Napoléon, les quatrièmes de ne pas être assez républicain. Saint Bris évoque toutes ces polémiques en les replaçant judicieusement dans leur contexte. Il rappelle que La Fayette a  sauvé la Reine lors des journées du 5 et 6 octobre 1789. Peut-être que Marie-Antoinette n’appréciait que modérément de lui être redevable… Cet état de fait explique probablement les relations tendues et compliquées que La Fayette et le couple royal entretiendront par la suite.

La Fayette défendait selon lui des « idées nobles et généreuses », mais on découvre aussi qu’il a souvent agi à contre-temps. Parfois il resta coi quand il aurait pu forcer son destin. Il a eu maintes occasions d’influencer le véritable cours des événements : c’est particulièrement vrai durant la Révolution. Mais, à regarder sa vie, il semble que La Fayette a davantage subi les événements qu’il ne les a conduits…

 

La Fayette – Gonzague Saint Bris – 2006 – Éditions Télémaque

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