Selon le groupe Vauban, la coopération en matière de défense entre la France et l'Allemagne est un échec.

Le groupe Vauban, groupe d’une vingtaine de spécialistes sur les questions de défense, a fait part d’un bilan des relations franco-allemandes. Leur constat est impitoyable : la relation franco-allemande dans la défense et l’armement est un échec cuisant.

 

Alors que la nouvelle coalition au pouvoir en Allemagne a adopté son contrat de gouvernement le 24 novembre 2021et que la France prend les rênes de la présidence européenne, il est nécessaire de revenir aux causes premières de cet échec tant vanté.

 

France-Allemagne : « je t’aime moi non plus »

En 2019, Emmanuel Macron et Angela Merkel signe le traité d’Aix-la-Chapelle. Celui-ci préconise un certain nombre d’accords bilatéraux : un approfondissement dans l’ancrage européen et la solidarité européenne, le rapprochement des politiques économiques, diplomatiques et de défense des deux pays, une coopération écologique, l’encouragement de l’apprentissage de la langue et de la culture du voisin, ainsi qu’un renforcement de la coopération transfrontalière. Toutefois, force est de constater que le penchant stratégique de l’Allemagne reste invariablement américain depuis des décennies. En effet, le 15 juin 1963 le Bundestag a ajouté, par la force de son vote  la référence à l’Alliance Atlantique dans le Traité de l’Élysée (« traité d’amitié franco-allemande »)  par un préambule interprétatif qui en dénaturait totalement l’esprit. Depuis ce jour, on sait à Paris que la relation transatlantique matérialisée par l’OTAN est la pierre angulaire de la politique de sécurité allemande.

Cette affection pro-OTAN se retrouve aujourd’hui au sein du contrat de coalition du 24 novembre 2021 : SPD, Verts et F.D.P n’ont pas eu un mot sur « l’autonomie stratégique européenne ». Les « nouveaux maîtres » à Berlin concèdent que l’Europe de la Défense peut certes progresser mais à la condition sine qua non que tout progrès se fasse « dans le respect de l’interopérabilité et de la complémentarité avec l’OTAN ». Joignant la parole aux gestes, la Chancellerie a autorisé l’étude de l’avion de chasse F-35 pour remplacer le Tornado dans sa version de bombardier nucléaire afin de permettre la poursuite de la mission nucléaire réalisée par l’armée de l’air allemande. Il est vrai que le F35 est le seul avion moderne à être certifié pour emporter la future bombe américaine à gravitation B-61-12, mais le groupe Vauban pointe l’interrogation suivante : comment ne pas voir dans son acquisition certaine, à la fois une allégeance totale à l’OTAN et aux Etats-Unis et une traîtrise envers la France et le projet SCAF dont les budgets pâtiront évidemment de cette acquisition ?

Le groupe revient sur deux points nocifs de la relation franco-allemande. Tout d’abord, il y a une illusion mystérieuse au sein de ce couple qui est de croire que la politique des moyens parviendra à combler les divergences. Paris et Berlin continuent leurs coopérations, mais celles-ci portent sur des moyens (institutionnels, capacitaires, industriels) et non sur des objectifs communs, preuve d’un divorce de fond. Le groupe souligne une autre idée naïve au sujet de ce couple : « penser que la relation bilatérale peut changer », notamment à la faveur de la nouvelle coalition allemande ou de la présidence française de l’Europe. Or, le groupe dénonce le fait que le contrat de coalition est un «  mélange schizophrénique d’utopie et d’orthodoxie, totalement défavorable aux intérêts français ». Utopie d’un monde sans armes nucléaires mais orthodoxie dans la participation aux débats nucléaires de l’OTAN ; utopie d’un multilatéralisme mais orthodoxie dans la défense de ses intérêts nationaux en Chine, en Russie, dans les opérations extérieures et commerciales ; utopie d’une loi sur l’exportation d’armement mais orthodoxie dans la défense de son pré-carré commercial européen, otanien et… israélien.

 

Un dualisme franco-allemand

Le portrait de l’Allemagne que dessine le contrat de coalition est en tout point opposé à celui d’une France pour qui la paix passe par la dissuasion nucléaire et la diplomatie, parfois par les armes et l’exportation d’armement. Le contrat de coalition confirme que la politique de défense de l’Allemagne s’éloigne clairement de l’identité stratégique française telle que matérialisée depuis novembre 1959. Le groupe Vauban précise ces affirmations sur  le plan diplomatique, idéologique et militaire.

Sur le plan diplomatique l’Allemagne reste focalisée sur la Russie et n’envisage aucune opération extérieure à part quelques missions de soutien et de formation. Par opposition, la France est orientée vers les grands horizons d’une part grâce à son siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU et d’autre part grâce à son large domaine ultramarin. Sur le plan idéologique, il y a une contradiction entre le programme allemand et le programme français. Alors que le contrat de coalition affirme une position anti-nucléaire, neutre et pacifiste, l’architecture stratégique française est bâtie à l’encontre de ces idéologies. En effet, cette architecture est portée sur la dissuasion, se maintenir comme puissance militaire active. De plus, l’Allemagne est basée sur une éthique de conscience, (diplomatie sans exportation d’arme ou d’utilisation de force armée) alors que la France repose sur une éthique de responsabilité. Deux éthiques différentes, est ce bon pour un couple ? Enfin, sur le plan militaire le gouvernement allemand penche pour un renforcement de sa doctrine. Autrement dit, une doctrine tournée davantage vers un penchant atlantiste plutôt qu’européen en ayant une armée « passive ». Alors que la doctrine utilisée en France correspond à une armée réactive, plus combative et imaginative qui se prépare à tout type de conflit. En bref, deux identités militaires différentes avec des buts différents. Alors, comment est-il possible de développer du matériel militaire en commun ?

 

France-Allemagne, les deux étendards

Trois ans après le Traité d’Aix la Chapelle, on voit bien ce que ce dernier a apporté à Berlin : le soutien de Paris dans la conquête d’un siège permanent avec droit de veto au Conseil de sécurité des Nations-Unies et l’industrie aéronautique, spatiale et terrestre françaises sur un plateau d’argent. Quel bénéfice pour la France ?

Un aperçu froid des effets néfastes de ce traité ;  la critique acerbe (par une ministre allemande de la Défense) d’un projet d’autonomie stratégique européenne porté par le président français (inédit dans la relation bilatérale), le non-financement allemand du programme Tigre MK-III pourtant un programme phare commun, la fin du projet d’avion de patrouille bilatéral au profit d’un avion américain, la déstabilisation du projet de char de combat par l’irruption encouragée de Rheinmetall, le transfert des moteurs de réallumage de l’étage supérieur d’Ariane 6 de Vernon vers Ottobrun, qui affaiblira la maîtrise française sur la technologie de projection…Un constat froid d’une relation toxique.

Trois ans après le Traité d’Aix-la-Chapelle et trois mois après le contrat de coalition, après tant de méprises françaises et de traîtrises allemandes conduisant à tant d’abandons, comment ne pas voir le néant d’une relation franco-allemande qui nie aussi puissamment l’identité stratégique profonde de la France ?  Il est préférable qu’en avril prochain, la France puisse s’y opposer.

 


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