Le prince Philip Mountbatten est décédé deux mois avant son centième anniversaire.

Ce matin du 9 avril 2021, l’Opération Forth Bridge est enclenchée : Son Altesse Royale, le prince Philip, duc d’Edimbourg, n’est plus. Une onde de chagrin envahit les rues de Windsor, tandis qu’à Buckingham Palace, l’Union Jack en berne, des foules convergent vers le lieu de résidence principal de la Couronne. En deux jours, des milliards d’individus et des dizaines d’États ont rendu hommage à l’une des plus célèbres figures du XXe siècle. Portrait d’un homme qui, toute sa vie, brilla dans l’ombre de son épouse, la reine Elisabeth II, souveraine du Royaume-Uni et du Commonwealth.

 

Né le 10 juin 1921 au palais de Mon Repos de Corfou, sur les rivages de la mer Ionienne, le prince Philippe de Grèce et de Danemark ne grandit pas dans l’aisance et la facilité pourtant dues à son rang. Si jamais on ne l’entendit s’en plaindre, le lecteur nostalgique de Chateaubriand peut, à la lecture des récits de l’enfance de ce prince hellène, considérer qu’on lui « infligea la vie ». Petit fils du roi Georges Ier de Grèce, celui qui épousa la plus puissante couronne du monde eut une enfance des plus difficiles. Son père, André de Grèce, soutient durant la Première Guerre Mondiale une politique de neutralité et tente de compenser les accents bellicistes du premier ministre de son père, Elefthérios Venizélos, partisan des Alliés, en soutenant à Paris et à Londres la capacité des hellènes à se tenir écartés des empires centraux. Échouant à cette tâche, il ne peut se rendre à nouveau en Grèce qu’au rappel au pouvoir de son frère Constantin Ier. Militaire, il s’engage avec fougue dans le conflit gréco-turc à propos de la domination de la Ionie et est tenu pour responsable de l’échec hellène dans la bataille de la Sakarya, qui l’oppose en 1921 aux troupes de Mustafa Kemal. Dans la douleur de la défaite qui le traduit en cour martiale, il parvient à échapper l’année suivante à la peine de mort mais doit entamer une vie de bannissement, assortie de la déchéance de nationalité.

Âgé d’un an, allongé dans une caisse à oranges, le prince Philippe est secouru par le HMS Calypso, navire britannique qui offre à la famille déchue la possibilité de rejoindre la France. A Saint-Cloud, la famille du prince André vit de la charité de son frère, le prince Georges de Grèce et de Danemark, fils cadet du roi Georges Ier, marié depuis 1907 à la princesse Marie Bonaparte. Le désargentement des parents du prince Philippe est tel que le jeune prince n’a pas de manteau pour sortir lors de la récréation. Si le passage en France du jeune hellène est l’occasion de ses premiers instants de bonheur, que l’innocence de l’enfance lui accorde enfin, sa situation familiale, elle, ne suit pas le même chemin. Tentant de justifier sa politique au travers de la Première Guerre Mondiale, son père, le prince André, devient une figure extrêmement controversée, notamment à partir de 1930 et de la parution de son ouvrage Vers le désastre. Sa mère, la princesse Alice de Battenberg, sourde de naissance mais lisant sur les lèvres en quatre langues différentes, connait la même année une période de mysticisme exacerbé, qui la tient éloignée de sa famille jusqu’en 1937. L’éclatement du mariage de leurs parents conduit les sœurs de Philippe à se marier au plus tôt, telle Sophie, liée dès 1930 au prince Christophe de Hesse-Cassel. Ainsi, Marguerite de Grèce épouse dès 1931 le prince héréditaire Gottfried de Hohenlohe-Langenbourg, suivie de près par sa sœur Théodora, mariée au margrave Berthold de Bade ainsi que par Cécile, épouse de Georges-Donatus, prétendant au trône de Hesse-Darmstadt.

Délaissé par son père et subissant l’éloignement de sa mère et de ses sœurs, le prince Philippe est placé par sa grand-mère maternelle Victoria de Hesse-Darmstadt auprès du frère de sa mère, Lord George Mountbatten, marquis de Milford Haven. Balloté entre plusieurs écoles, le jeune prince est surpris à dessiner des maisons, seule chose dont il rêve. Finalement placé au bord du lac de Constance dans l’internat de l’éducateur juif Kurt Hahn, le prince Philippe découvre une nouvelle forme d’éducation, alors extrêmement novatrice. Désigné comme extrêmement progressiste, son nouveau tuteur est connu pour placer au même rang de priorité l’apprentissage du savoir académique et l’éducation physique. Les changements politiques de l’Allemagne des années 1930 obligent Kurt Hahn à l’exil en Ecosse, qui y fonde le collège de Gordonstoun. Ce premier contact de longue durée avec le monde anglo-saxon produit chez le jeune prince une émulation incomparable, qui le poursuivra toute sa vie. Sportif accompli, il devient un mentor pour ses camarades : d’abord capitaine de l’équipe de hockey, puis de celle de cricket, il est nommé préfet des élèves. Hélas, les décès prématurés de sa sœur Cécile et de ses deux fils dans un crash d’avion en 1937 ainsi que la disparition de son oncle George Mountbatten en 1938 achèvent de couper les liens qui unissent le prince à sa famille.

 

Rencontre avec Louis Mountbatten : « On ne comprend pas Philip sans le connaitre »

Une nouvelle fois, la grand-mère maternelle du prince Philippe intervient et place son petit-fils auprès du dernier frère de sa mère, le capitaine de vaisseaux Louis « Dicky » Mountbatten. D’une réputation sulfureuse chez les conservateurs britanniques, ce prince a choisi l’Angleterre au plus tôt et accompli une brillante carrière au sein de la Royal Navy. Commandant de la cinquième flottille de destroyers, dont il est à l’origine des derniers modèles, ce dernier s’attache vite à son neveu, qu’il avouera trouver « férocement drôle et l’aimer énormément ». En quittant Gordonstoun en mai 1939, le prince Philippe rejoint la Royal Navy, où il se distingue l’année suivante au Britannia Royal Naval College de Dartmouth comme le meilleur cadet de sa promotion. C’est en tant que cadet et à Dartmouth que Philippe fait la rencontre la plus marquante de sa vie : celle du roi Georges VI mais surtout de sa lointaine cousine, la princesse héritière Elisabeth. Au départ du bateau de Sa Majesté, un jeune viking, blond et grand, poursuit frénétiquement l’escorte à la rame. Sans doute ce jour-là, la future reine vit en Philippe de Grèce et de Danemark le premier de ses serviteurs.

Pourtant, c’est dans bien ce nom que réside la plus grande difficulté de la position du prince Philippe. Sans réel nom de famille, issu d’une dynastie déchue et d’une famille éclatée, sous la protection de la famille Mountbatten, le prince n’est pas porté dans le cœur de tous. Cependant, les aptitudes de commandement du sous-lieutenant sont remarquées pendant la guerre, notamment après l’invasion de sa terre natale par l’Italie. Cité à l’ordre de la Royal Navy, décoré de la Croix grecque de la Vaillance et de la Croix de guerre française, premier dans quatre des cinq catégories du concours militaire de Portsmouth, il incarne au sein de la marine anglaise une modernité, tant dans la stratégie que dans son habilité à conduire les destroyers. Lié à la princesse Elisabeth par une correspondance régulière, il bénéficie de l’amitié du roi Georges VI, qui reconnait avec admiration un marin remarquable. L’opposition à cette relation trouve sa source à la fois au sein de la famille royale, au sein de laquelle la reine consort Elizabeth Bowes-Lyon multiplie les rencontres entre ses filles et des aristocrates britanniques, mais aussi chez les conservateurs anglais. Choisi par le gouvernement travailliste afin de superviser la sortie de l’Inde du Commonwealth, l’ancien vice-roi des Indes Louis Mountbatten est soupçonné de ne rien voir d’autre en son neveu qu’un cheval de Troie pouvant insuffler une politique nouvelle.

 

20 novembre 1947 : Son Altesse Royale Philip, duc d’Édimbourg, comte de Merioneth et baron Greenwich

Contre toute attente de la part de ses opposants, le prince Philippe demande, au cours de l’été 1946, la main de sa fille au roi Georges VI. Dans l’attente de l’annonce officielle au mois d’avril suivant, le prince Philippe de Grèce et de Danemark demande à devenir sujet britannique, est naturalisé, se convertit à l’anglicanisme et renonce à ses titres royaux grecs et danois, ainsi qu’à son allégeance à la couronne grecque. Le 18 mars 1947, Philip Mountbatten est né. Le 10 juillet 1947, les fiançailles de la princesse Elisabeth, âgée de vingt-et-un ans, sont annoncées au public. La veille de son mariage, le roi George VI décerne à Philip le prédicat d’altesse royale et le matin du mariage, le 20 novembre 1947, il est fait duc d’Édimbourg, comte de Merioneth et baron de Greenwich. L’abbaye de Westminster voit en ce jour triompher l’amour de deux jeunes gens mais aussi, par l’arrivée du prince Philip, une nouvelle ère pour la monarchie britannique. Au travers des 200 millions de personnes qui, depuis leur écran de télévision, furent les témoins de cette union, la Couronne, tant mise à mal depuis la Première Guerre Mondiale, renaissait.

La renaissance du Royaume-Uni semble en effet, à l’aube de l’après-guerre, être celle d’un homme, Philip Mountbatten. À Malte, sur les bords de la Méditerranée, le couple le plus en vue de la planète s’établit et s’épanouit : le prince a trouvé une maison. Connaissant une ascension fulgurante au sein de la Royal Navy, le prince Philip goute à ses premiers moments de liberté, chef responsable d’une famille traditionnelle agrandie par la naissance de Charles en 1948 puis d’Anne en 1950. Promu premier commandant de frégate, le prince Philip se dévoue à ses enfants mais est bien souvent rattrapé par la réalité. En 1952, il suit son épouse, représentante de son père le roi Georges VI, pour un tour du Commonwealth.

 

« Ma force et mon guide » : 74 ans de conseil privé auprès de la Reine

Le 6 février 1952, le rêve éveillé du couple s’effondre : le roi Georges VI s’éteint, la reine Elisabeth II accède au trône. Dès les premières secondes, le prince Philip comprend l’avenir et ses certitudes, il annonce à la princesse qu’elle est devenue reine. À vingt-six ans, le nouveau monarque précède son mari de deux pas lors de sa descente de l’avion qui la ramène du Kenya. Si lors de leur mariage la princesse avait promis devant Dieu et les hommes de « l’aimer, de l’honorer et de lui obéir », le prince Philip perçoit dès son retour à Londres qu’une page de sa vie vient de se tourner. Le 2 juin 1953, lors du couronnement de la reine, c’est à genoux et le premier, qu’il prononce les mots qui dicteront sa position pour le reste de sa vie : « Moi Philip, duc d’Edimbourg, je deviens votre obligé pour la vie et promet de vous vénérer, je vous témoignerais confiance et fidélité, vivrai et mourrai comme tous vos sujets ».

La symbolique attachée au rôle de reine consort et à celle d’époux de la reine ne peut être la même, Philip Mountbatten l’observera vite. Dès la cérémonie d’Opening of Parliament, le trône du prince consort est remplacé par une simple chaise. Bien vite, le prince est seul, prononçant comme un cri d’alarme la formule : « Que suis-je ? Je suis donc le seul homme du pays qui ne peut donner son nom à ses enfants ? ». Après un tour du monde qui le tient éloigné de sa famille, le prince choisit de briller… dans l’ombre de la reine. Premier serviteur de la reine, il devient « un roc », sur lequel le monarque ne cessera jamais de s’appuyer. Finalement fait prince du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord le 22 février 1957, le prince Philip entame la nouvelle décennie avec entrain et élan : il a trouvé sa voie.

 

Un grand-père pour tous

Il apparaît que le rôle de grand-père fut pris très au sérieux par le prince Philip, qui n’hésita jamais à soutenir ses petits-enfants, ce malgré son « retrait de la vie publique », annoncé le le 4 mai 2017, en se rendant notamment aux mariages du prince Harry le 19 mai 2018, de la princesse Eugénie le 12 octobre suivant et enfin celui de la princesse Beatrice, le 17 juillet dernier. Les relations entretenues par le prince avec ses enfants furent, parfois sans pudeur, affichées comme des trophées par certaines rédactions. Pourtant, il apparait primordial de souligner le rôle important, guidé par le bon sens et l’affection d’un chef de famille, de souligner l’attachement que lui témoignèrent ses petits-enfants William et Harry, qui n’acceptèrent de marcher derrière le cercueil de leur mère qu’en présence du grand-père qui les aimait tant. La beauté du prince consort, au-delà de celui de conseil de la reine, c’est aussi l’incarnation de la famille chez chaque homme, femme ou enfant du Royaume-Uni, mais aussi du monde.

En lui accordant au sein de leur couple le pouvoir qu’il ne peut tenir en public, la reine Elisabeth a trouvé un allié qui, en soixante-quatorze ans, lui montrera son amour et son admiration au travers de 22 000 déplacements, 5 500 discours et 637 visites à l’étranger. Fondateur et premier président du WWF-Royaume-Uni de 1961 à 1982, puis président du Fonds mondial pour la nature (WWF) international de 1981 à 1996, le prince s’engage pour la jeunesse avec, sur les principes de son mentor Kurt Hahn, la création du Duke of Edinburgh Award, qui rassemble, dans cinquante pays à travers le monde, plus de cinq millions de jeunes. Outre un réel attachement à la jeunesse, le prince est un grand amateur de sport, qu’il veut ériger en principe de vie pour tous. Joueur de polo, il crée en 1955 le Household Brigade Polo Club et préside, de 1964 à 1986, la Fédération équestre internationale, devant laquelle il concourt de nombreuses fois dans les catégories d’attelage. Engagé contre le brutalisme de la fin du siècle, il accorde un prix à l’élégance au travers du Designer price.  Ce qui frappe en réalité chez cet homme à l’enfance difficile, qui parvint à trouver un rôle au sein d’une des institutions les plus rigides de la planète, c’est en réalité son attention envers les autres. Reconnu comme dieu vivant et esprit du volcan sur l’île de Tanna, il n’hésite pas à répondre aux sollicitations de ses adorateurs et à s’afficher avec leur canne traditionnelle. Proche du peuple, les exemples, comme celui révélé dernièrement par France bleue de sa rencontre avec le penn-bagad de Lann Bihoué, où il s’est rendu par pur intérêt, sont nombreux et attestent de l’amour d’un homme simple pour les gens, notamment les plus jeunes et les plus humbles.

Le prince Philip est aussi une incarnation d’un siècle que nous aimons tant, où la tradition fut malmenée par la modernité et l’horreur et dont seuls l’impertinence et le style permettent une bonne approche. Désargenté mais rêveur, renonçant à sa carrière pour l’amour d’une femme, d’une reine et d’un pays, il a su s’accrocher à son « premier, second et ultime emploi, ne jamais laisser tomber la reine ». Défenseur de l’environnement, de la jeunesse, amoureux du sport, beau et élégant, le prince Philip demeurera un exemple à suivre : être engagé mais garder la subtilité et l’amour de l’enfant, du mari, du père, du grand-père et du prince consort.

Décédé « paisiblement » au château de Windsor, le 9 avril 2021, à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, le prince consort sera célébré durant une période de deuil national de huit jours, avant des obsèques militaires en la chapelle Saint Georges de Windsor, le 17 avril prochain.

En cette période douloureuse, plus que jamais :

God save the Queen !

Une minute de silence est demandée par la Couronne à 15 heures, heure de Londres, le 17 avril.

 


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