Au cimetière militaire d'Erablur, de nombreux drapeaux arméniens flottent sur les sépultures des soldats morts durant la guerre pour le Haut-Karabagh. ©Charles de Blondin

REPORTAGE. La guerre avec l’Azerbaïdjan a fait plusieurs milliers de victimes. Entre les morts, les blessés et les conséquences liées à l’utilisation d’armes chimiques, le conflit a (re)mis en évidence les relations parfois compliquées entre l’Arménie et l’Artsakh.

 

L’atmosphère est pesante. Une véritable scène de film. Le temps paraît s’être arrêté sur le cimetière militaire d’Erablur, situé sur les hauteurs d’Erevan. Les drapeaux arméniens flottent sur les sépultures des soldats tombés durant la guerre. En cette matinée de janvier, les proches des victimes arpentent les lieux pas à pas et cherchent pour certains leur fils, leur petit-fils, leur frère, leur sœur. Impossible de circuler sans avoir un regard de compassion pour ces familles. Un soldat cherche désespérément son frère d’arme tandis qu’une jeune femme pleure à genoux devant la sépulture de son fiancé. L’émotion est palpable. Certaines dates de naissance affichées sur les tombes font froid dans le dos. 2000, 2001 2002 ! Fauchés dans la fleur de l’âge, certains n’avaient que18 ans. Une génération marquée à jamais.

 

Une jeune femme pleure son fiancé au cimetière militaire arménien d’Erablur. ©Charles de Blondin

 

Un peu plus loin, des pelleteuses continuent encore de creuser. Chaque jour, de nouvelles dépouilles arrivent au cimetière. Plus de deux mois après le cessez-le-feu du 10 novembre 2020, les forces de sécurité arméniennes retrouvent chaque semaine de nouvelles victimes. Quelques jours auparavant, pas moins d’une vingtaine de corps de soldats et de civils a été retrouvée en Artsakh (Haut-Karabagh). Tous les corps ne sont pas identifiables et certains ne sont pas entiers, victimes de l’artillerie azerbaïdjanaise. Les familles et les militaires vont et viennent parmi les milliers de tombes que compte le cimetière, qui recueille une partie des soldats morts pour la défense du Haut-Karabagh depuis 1988. Une exposition photo retrace d’ailleurs cette victoire à l’extérieur du cimetière.

 

Un conflit sans fin depuis 1994

L’histoire de la région est à la fois complexe et simple. Les Bolcheviks donnent le Haut-Karabagh en 1921 à l’Azerbaïdjan, dans le cadre de l’institution de la fédération de Transcaucasie (ex vice-royaume de l’empire-Russe), elle-même constitutive de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). En 1991, à la chute du bloc soviétique, l’Azerbaïdjan garde la région, respectant de facto le « droit international » tandis que l’Arménie se fonde sur ce que l’on peut appeler en français la « préséance du passé ». Territoire peuplé en majorité d’Arméniens (94% en 1921), les deux pays se disputent le Haut-Karabagh dans une guerre sanglante, au prix de plusieurs dizaines de milliers de morts. En 1994, l’Arménie « récupère » son enclave, la sécurise avec une « zone de protection » reliée à son territoire par un corridor, le couloir de Latchin, et évacue les civils azerbaïdjanais. Dans la foulée, le territoire prend officiellement son indépendance. La République de l’Artsakh est proclamée. Elle n’est cependant pas officiellement reconnue par l’Arménie.

 

Le couloir de Latchine est sous protection des forces russes. ©Pierre d’Herbès

 

Depuis cette date, le conflit n’a jamais véritablement pris fin. Les deux pays se regardent en chien de faïence et de nombreuses escarmouches se déroulent sans que la presse internationale n’en fasse écho, si ce n’est à quelques montées de températures ponctuelles, comme en 2016. Des destructions de matériels, violations du territoire, échanges de tirs et parfois des morts sont le quotidien de cette « drôle de guerre ». Le conflit couvait. Bakou n’allait pas se résoudre à accepter, au-delà de sa défaite militaire de 1994, ce qu’elle considère comme étant une « violation du droit international » avec la partie ouest de son territoire occupé. Une préparation demande du matériel, de l’entrainement et … une démographie adéquate. C’est l’affaire d’une génération, soit 25 ans.

 

Une guerre éclair aux conséquences funestes

Le 27 septembre 2020, profitant de la crise du coronavirus et des conséquences économiques désastreuses en Arménie, l’Azerbaïdjan passe à l’offensive. A Stepanakert, la capitale de l’Artsakh, les premiers obus tombent. Les positions de défense sont pilonnées. Dans la foulée, le Premier ministre arménien décrète la loi martiale. Les hommes et femmes sont mobilisés et, pour certains, rejoignent un front qui se rétrécit de jour en jour. La propagande de guerre se met en place et le conflit s’internationalise. Les ambassades prennent le relais de la communication étatique. En France, la diaspora arménienne se mobilise et organise des manifestations aux abords de l’ambassade de l’Azerbaïdjan, aux cris de « l’Artsakh est à nous ».  Des dizaines de millions d’euros sont envoyés et des volontaires rentrent dans leur pays d’origine pour « défendre leur histoire ». « Une partie de nos fonds provient de la diaspora, en particulier américaine », témoigne Nune Grigoryan, directrice de la communication de la Croix-Rouge en Arménie.

 

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Malgré la communication étatique, la réalité du terrain n’est pas favorable à Erevan. L’armée arménienne peine à contenir les forces azerbaïdjanaises. L’équipement, et plus largement l’armement, ne fait définitivement pas le poids face au matériel récent de l’adversaire. Les anciens de la guerre de 1994 décrochent leur AK-47 et font front commun avec la nouvelle génération. Pour défendre à tout prix le terrain perdu, ils s’enterrent et creusent des tranchées. Dans certaines zones, le portable est interdit en première ligne de peur de se faire repérer par l’ennemi. Fraîchement achetés à Israël et à son indéfectible allié turc, les drones font des ravages et sont la hantise des soldats.

 

Les visages des militaires morts pour la défense du Haut-Karabagh sont affichés à Stepanakert, la capitale de la République d’Artsakh. ©Charles de Blondin

 

L’Arménie, territoire chrétien orthodoxe enclavé dans le Caucase, paye sa différence technologique et démographique – 3 millions d’Arméniens contre 10 millions d’Azéris – face à son voisin musulman turcophone azerbaïdjanais. La crise économique et les décisions gouvernementales depuis plusieurs années ont réduit les capacités opérationnelles de l’armée. À l’instar de l’Allemagne dans les années 30, l’armée azerbaïdjanaise a profité de sa croissance économique, dopée par sa rente pétrolière, pour moderniser considérablement son armée. « Le problème est que le gouvernement arménien est très faible sur la question sécuritaire », pointe du doigt le ministre des infrastructures de l’Artsakh, Hayk Khanumyan, qui nous accordé un entretien : « Nous avions proposé des réformes plus importantes dans ce domaine et en particulier dans l’armée. Il y en a eu mais ces avancées se sont limitées à de petites choses […] Nous voulions des réformes plus profondes avec de l’achat d’armes plus modernes ».

 

Une génération sacrifiée

La guerre déclarée, le système des alliances s’est mis en marche. Du côté de l’Azerbaïdjan, la Turquie a redéployé ses mercenaires djihadistes, d’abord envoyés en Syrie puis en Lybie, sur le front en Artsakh. Des officiers turcs encadrent mêmes certaines troupes. Du côté arménien, le bilan est lourd mais les chiffres ne sont pas définitifs (3 500 morts) ; il ne s’agit cependant pas d’une déroute totale, les Azéris ont payé chèrement le terrain conquis avec près de 2 500 tués. Des milliers de soldats et de civils tués, des centaines (milliers ?) de disparus, plus de 90 000 civils (sur une population de 150 000 habitants) ont dû fuir les combats en rejoignant pour une partie Erevan, chassés de leurs terres « comme des chiens », selon les propos tenus par le président azerbaïdjanais, Illham Aliev. Ces déplacés n’ont plus rien. Il leur manque de tout. « Nous avons fourni du matériel, de la nourriture, des fournitures médicales, des vêtements, mais aussi un soutien post-traumatique », continue Nune Grigoryan. Des familles ont même brûlé leur maison pour que celles-ci ne tombent pas entre les mains des Azéris. Honneur oblige.

 

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Dans les hôpitaux, des soldats et des civils sont blessés, certains par balles, par éclats d’obus et d’autres par … des attaques chimiques, dont la communauté internationale parle peu contrairement à celles commises en Syrie. « L’armée azerbaïdjanaise a également utilisé des armes à sous-munitions interdites dans des zones peuplées, faisant des victimes civiles », dénonce un rapport de l’ONG Human Rights Watch. Des bombes à poussière de métal ont été employées dans certaines munitions, ainsi que du phosphore blanc dans d’autres. Ne se remarquant pas à l’œil nu, la poussière de métal se dépose sur les plaies. Quand ces dernières cicatrisent, des douleurs surviennent sans que l’on en comprenne la cause, jusqu’à la gangrène puis l’amputation. Le phosphore blanc est un produit qui s’enflamme au contact de l’air lors de l’explosion de la bombe. Il a pour particularité de provoquer de nombreuses brûlures et des problèmes osseux. Mais d’autres conséquences sont à déplorer, comme l’infertilité. Compte tenu de l’importance de la démographie dans les processus de conflictualité et de guerre, l’opération est particulièrement perfide : en plus de ces milliers de jeunes décédés, une partie des blessés devrait souffrir d’infertilité.

 

Le christianisme est la religion de plus de 90% d’Arméniens. ©Pierre d’Herbès

 

À cela s’ajoutent les nombreux prisonniers de guerre détenus par les Azéris, certains soumis à des abus. « En violation grave du droit humanitaire, des soldats azerbaïdjanais ont soumis des prisonniers de guerre arméniens à des violences physiques et à des actes d’humiliation, qui ont été filmés et largement diffusés en ligne  », dénonce le même rapport de l’ONG Human Rights Watch. Officiellement, Erevan et Bakou assurent n’avoir plus de prisonniers. Officieusement, selon plusieurs responsables politiques et humanitaires arméniens, leur voisin détiendrait encore entre plusieurs dizaines et plusieurs centaines de prisonniers de guerre. Ceux-ci seraient utilisés comme monnaie d’échange dans le cadre des négociations toujours en cours sur le tracé de la nouvelle ligne de démarcation officialisant la perte effective de 75% du territoire de l’Artsakh.

 

Une présence française modérée

Alors que le monde entier luttait contre la pandémie de Covid-19, la France a participé à l’aide humanitaire d’urgence. À la demande du président Emmanuel Macron, la France est intervenue avec l’envoi de matériel médical d’urgence – fournis principalement grâce à la coopération d’entités privées – par avion-cargo ainsi que d’une équipe de chirurgiens. Sur place, les associations internationales comme la Croix-Rouge, EliseCare, le Fonds arménien ou encore l’ONG SOS Chrétiens d’Orient œuvrent pour aider les populations locales, victimes du conflit. « En plus de l’aide matérielle de premières urgences que nous avons pu fournir, nous dispensons des cours de français », nous confie Corentin Clerc, chef de mission de l’association française SOS Chrétiens d’Orient en Arménie. « Notre présence sur place consiste également à favoriser et développer les liens historiques entre la France et l’Arménie ».

 

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La réaction du gouvernement français a paru manquer d’audace à une grande partie de notre opinion publique. Pourtant, la majorité des personnes rencontrées soulignent les paroles du président Macron qui dénonçait en octobre 2020 « l’agression des Turcs et des Azéris » en révélant les transferts de djihadistes de Syrie et de Libye vers le front arménien. Des propos particulièrement appréciés compte tenu de la situation sur place. Quelques semaines après, le ministère de l’Intérieur annonçait la dissolution des Loups Gris, association turcophone islamiste appelant ouvertement à la violence contre la communauté arménienne en France. Une goutte d’eau pour les Français, victimes eux aussi du terrorisme islamiste, mais une bouteille à moitié pleine pour les Arméniens, qui se sentent désespérément isolés : « la France a été la seule à nous soutenir ».

 

Des relations diplomatiques internes compliquées

Dans la capitale arménienne, les mines sont sombres. La défaite et la météo (-10°) n’aident pas à la bonne humeur. Tous ont perdu, ou connaissent une personne qui a perdu, un être cher dans cette guerre éclair de 6 semaines. L’heure des comptes a sonné. Pourquoi l’armée n’était-t-elle pas préparée ? Pourquoi a-t-on perdu ? Comme à chaque drame, il faut des bouc-émissaires. Peu après l’annonce du cessez-le-feu du 10 novembre 2020, une foule de plusieurs centaines de personnes a envahi l’Assemblée Nationale et dénoncé la « traîtrise » du Premier ministre Nikol Pachinian. L’homme fort de la révolution de 2018 est désormais sur la sellette. Contrairement à ses prédécesseurs, ses détracteurs l’accusent de ne pas être né au Haut-Karabagh et de ne pas avoir de compassion pour l’Artsakh, quitte à laisser l’Azerbaïdjan prendre la main dessus. À Goris, une ville proche du couloir de Latchin, unique voie d’accès pour quiconque veut se rendre au Haut-Karabagh, le maire a même été arrêté pour avoir voulu empêcher Pachinian de visiter la ville.

 

La ville de Goris a accueilli de nombreux déplacés de l’Artsakh. ©Charles de Blondin

 

Cette vision est partagée par le ministre des infrastructures de l’Artsakh, Hayk Khanumyan. Après avoir accueilli favorablement Pachinian en 2018, il dénonce désormais une influence néfaste de certains cercles politiques « qui ne semblent pas comprendre les enjeux liés à l’Artsakh ». Une « guerre » d’influence aurait même lieu entre la diaspora particulièrement militante et une partie de la population arménienne qui dénonce des budgets trop importants pour son voisin du Haut-Karabagh, pour un résultat que l’on connaît. Malgré quelques critiques, le ministre reconnaît que l’Arménie a alloué une enveloppe de 100 millions d’euros pour l’Artsakh en 2020 et dénonce une sorte de résiliation. « Une partie de ces élites pense même que l’Artsakh est un problème, qu’il y a eu trop de victimes et qu’il ne faut plus envoyer ses enfants dans l’armée », continue-t-il. Une fracture qui illustre les disparités au sein même du camp arménien.

 

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C’est dans les mois qui viennent que se jouera l’avenir de l’Artsakh. Outre l’aspect économique, la défense de cet état non reconnu par la communauté internationale ne peut se faire que par une reconnaissance de cette jeune république, seule garantie d’existence et de pérennisation dans cette enclave. Si la France souhaite reprendre pied au Moyen-Orient, c’est une nécessité.

 


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