John Stuart : petit-fils de roi, fils de régent, connétable de France, portrait d’une figure de l’Auld Alliance

« John Stuart, troisième comte de Buchan, connétable de France », 1835, huile sur toile, conservé au château de Versailles Mery-Joseph Blondel, (1781-1853)

Envoyé en France par son père à l’âge de trente-huit ans, commandant une armée de six mille écossais, John Stuart, troisième comte de Buchan, devient au début du XVème siècle l’une des figures majeures de l’Auld Alliance. La « Vieille Alliance », nouée en 1295 entre les royaumes de France et d’Ecosse contre les ambitions anglaises, lie au cours de la Guerre de Cent Ans les troupes écossaises à la couronne de France. Cette union, scellée par le sang des batailles de Baugé, de Cravant, de Verneuil ou de Rouvray-Saint-Denis mène à la création en 1422 de la Garde Ecossaise, première garde personnelle du souverain français.

 

Une ascendance écossaise de sang royal

John Stuart naît en 1381 du second mariage de son père, Robert Stuart, (1340-1420) avec Muriella de Keith (…-1449), ce qui lui confère, sans même être l’héritier principal de son père, un statut des plus importants au sein des sociétés écossaises et anglaises de son temps. En effet, son père, Robert Stuart, est légitimé tardivement en 1349, année du mariage de son propre père, le roi Robert II d’Écosse (1316-1390), avec Élisabeth Muir de Rowallan (…-1353). Son frère aîné, Jean Stuart (1337-1406), lui aussi légitimé lors du mariage de 1349, est fait comte de Carrick en 1368 et montera sur le trône écossais en 1390. A eux deux, sous le règne de leur père sénile, Jean et Robert Stuart gouvernent comme régents. Si Jean, héritier de la couronne, est doté par son père de nombreux titres, Robert Stuart devient un très grand propriétaire foncier. Il obtient à sa naissance le comté de Fife, hérite de jure uxoris des titres de comte de Menteith, comte de Buchan, et comte d’Atholl. En 1398, il reçoit le titre de duc d’Albany créé en sa faveur, lui conférant la charge de Grand Chambellan, ce qui le place à la tête des armées écossaises. Cette position de grand propriétaire lui permet de s’assurer des revenus conséquents et d’être appelé deux nouvelles fois à la régence : lors de la mort de son frère Jean en 1406 et au début du règne de son neveu Jacques Ier (1394-1437).

 

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En 1361, Robert Stuart fut le quatrième époux de Margaret Graham, comtesse de Menteith, avec laquelle il eut sept filles, toutes mariées aux plus grandes familles d’Ecosse. Ce mariage lui donnera un fils, Murdoch (1362-1425), lui aussi duc d’Albany, exécuté par Jacques Ier, désireux de se débarrasser des encombrants héritiers de son régent d’oncle. En secondes noces, Robert Stuart épousa Muriella de Keith, qui lui donnera une fille et trois fils, dont l’aîné, John Stuart, devait briller contre les armées anglaises au service du roi de France.

 

Armes de John Stuart : Ecartelé d’azur à trois fleurs de lys d’or, qui est de France, et d’or, à la fasce échiquetée d’argent et d’azur de trois tires, qui est de Stuart, sur le tout de gueules à la triquètre d’argent, qui est de Main.

 

L’Auld Alliance ou le traité de la liberté

Lorsqu’en 1419 John Stuart est envoyé à La Rochelle à la tête de ses six mille hommes, les rivalités entre les royaumes de France et d’Ecosse coalisés face au royaume d’Angleterre sont loin d’être nouvelles. En effet, si l’alliance est scellée depuis 1295, Walter Bower (1385-1449), chroniqueur et ambassadeur de Jacques Ier d’Ecosse à la cour de France, fait remonter sa conclusion aux époques du mythique roi d’Ecosse Achaius et de l’empereur franc Charlemagne. Sans doute voulait-il la légitimer en lui donnant une origine impériale et ainsi quasi-divine. L’Auld Alliance, qui reste, de manière consensuelle chez les historiens contemporains, la plus vieille d’Europe, n’est pourtant que le fruit de luttes territoriales. En effet, les royaumes d’Ecosse et de France se trouvent au cours des années 1293 et 1295 confrontés aux volontés expansionnistes d’Edouard Ier d’Angleterre (1239-1307). A la suite d’une querelle dynastique, ses vues sur le royaume d’Ecosse deviennent claires, tandis qu’au sud, le mariage de Philippe IV le Bel (1268-1314) avec Jehanne de Navarre (1284-1305) entraîne une déclaration de guerre pour la possession de la Gascogne. En octobre 1295, une ambassade écossaise se présente devant le roi Philippe et implore son aide : le Traité de Paris est né. A court terme, ce traité favorisait le royaume de France, qui n’avait aucune obligation militaire en Ecosse et pouvait bénéficier d’hommes entraînés à combattre les archers qui décimaient la trop lourde cavalerie française. A long terme en revanche, l’Ecosse changeait de dimension et devenait un royaume important, capable de résister aux anglais et ainsi de s’allier aux plus grandes maisons européennes.

 

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Pourtant, durant la période qui suit la signature du traité, l’Auld Alliance n’aura pas les retombées espérées. En 1299, les belligérants s’accordent en Gascogne et un « Traité de paix et d’amitié perpétuelle » est signé entre Philippe IV et Edouard Ier. En 1296, Edouard Ier envahit l’Ecosse mais est confronté à la résistance de William Wallace (1272-1305) au nord et de Andrew de Moray (1273-1297) au sud, qui seront élus « Gardiens de l’Ecosse » et signeront ainsi la plus belle épopée écossaise face à l’ennemi anglais. A la bataille du Pont de Stirling, le 11 septembre 1297, Andrew de Moray tombera en écrasant l’armée anglaise tandis que William Wallace, ne pouvant abandonner la lutte, est fait prisonnier, torturé, écartelé, ses membres dispersés aux quatre coins du royaume. En juillet 1298, Edouard Ier affronte à Falkirk Robert Bruce (1274-1329), issu d’une vieille famille du Cotentin dont les premiers membres furent compagnons de Guillaume le Conquérant. Celui-ci devient roi d’Ecosse en 1307 et bat les anglais à la bataille de Bannockburn les 23 et 24 juin 1314, donnant ainsi l’indépendance à l’Ecosse. Conformément aux termes du Traité de Paris, le roi de France ne s’investit pas en Ecosse, laissant la gloire auréoler seule la vieille nation des Pictes et des Gaëls.

 

1326 : après l’héroïsme sacrifié, le traité renouvelé 

En 1326, à Corbeil, est conclu entre Robert Bruce et Charles IV (1294-1328) un nouveau traité afin de prémunir les deux royaumes des ambitions du nouveau monarque anglais Edouard III (1312-1377). Dans ce nouvel engagement, les termes évoluent : chaque royaume est désormais tenu de venir en aide militairement sur le territoire même de son allié. Vingt ans plus tard, le traité connaît un double échec mémorable : l’armée française est défaite à Crécy tandis qu’à Neville’s Cross, le roi d’Ecosse David II (1324-1371) est fait prisonnier. Ces deux épisodes adviennent sans que l’une ou l’autre des parties n’ait le temps de réagir et d’honorer les termes signés.

 

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Durant l’exil de son roi, l’Ecosse est traversée d’un immense élan de sympathie et de fraternité pour la France, pays meurtri et décimé par l’ennemi commun. Un véritable « parti francophile » se développe : c’est l’avènement des Stuart. En 1371, l’accession au trône de Robert II d’Ecosse déclenche un renouveau rapide de l’alliance : de l’ambassade de l’évêque de Glasgow et de Lord de Galloway auprès de Charles V (1338-1380) au château de Vincennes le 30 juin s’ensuit le 28 octobre la signature de Robert II en son château d’Edimbourg. En France, les écossais ne sont pas les mieux vus : d’un point de vue diplomatique, une telle alliance n’est pas des plus intéressantes dans le sens où l’Ecosse n’est pas un grand royaume. Le lien de vassalité qu’entretenaient les seigneurs écossais vis-à-vis des français dans les premiers traités était alors regretté au sein du royaume de France. Les expériences de Gascogne ont rendu le peuple méfiant vis-à-vis de ces soldats rustres qui combattent souvent d’une manière bien éloignée de celle des chevaliers des grandes maisons européennes. Pourtant, les velléités guerrières des nouveaux souverains anglais, de la maison de Lancaster, feront des royaumes d’Ecosse et de France des alliés solides jusqu’au XVème siècle.

 

John Stuart, grand capitaine au service de Charles VII

Sans céder à la naïveté romantique qui pourrait nous détacher de l’image de ces guerriers écossais que les anglais nommaient « brigands des Highlands », il convient de se rendre compte que l’Auld Alliance fut honorée au combat, dans la victoire et la défaite, par de véritables gentilshommes écossais. John Stuart fut de ceux-là. Longtemps fils cadet, il est envoyé par son père à l’âge de trente-huit ans et triomphe peu en Ecosse, ce qui témoigne d’une absence de volonté politique et militaire. Les soldats qui l’accompagneront lui ressemblent : ils ne sont pas des aînés, ne sont pas promis à un avenir ecclésiastique ni appelés à régner. Ils ne possèdent pas les lourdes armures qui caractérisent alors les grands seigneurs. En réalité, l’Auld Alliance emportera dans sa gloire la plus fine fleur de la féodalité mourante : en l’absence d’une figure royale stable tant en au sein du royaume de France que d’Ecosse, les guerres étaient menées par les grands féodaux, princes et ducs. Lorsqu’après la Guerre de Cent Ans le pouvoir royal parvint, avec Louis XI (1423-1483) notamment, à s’établir, la souche de la noblesse française, et d’autant plus en Ecosse, était éteinte : ce sont les barons, rassemblés autour de la bannière de leur roi que l’on avait envoyés se battre dans le royaume de France.

 

« Adoration des Mages » par Jean Fouquet dans le Livre d’heures d’Etienne Chevalier, 1454 : Entouré de sa garde écossaise, le roi Charles VII visite l’Enfant Jésus sur fond de Guerre de Cent Ans. Les écossais forment la garde rapprochée du roi et ainsi celle du Christ.

 

En effet, entre 1419 et 1424, après l’appel à l’aide du dauphin Charles VII (1403-1461), attaqué de toutes parts par Henri V (1386-1422), l’Ecosse enverra quelques 15 000 soldats au secours du royaume de France. Menée par de grands capitaines, ces forces sont composées d’une petite noblesse en quête de gloire : leur famille et leur pays ne pouvant leur offrir un nom, beaucoup choisirent une France dévastée, appelant au secours, comme le lieu de leurs exploits.

 

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En France, les armées françaises sont conduites par Jehanne d’Arc (1412-1431), qui, avec ses six mille hommes, est entourée de nombreux capitaines écossais tels Patrick Ogilvy, conseiller et chambellan de Charles VII, Hugues Kennedy, qui se vit accorder par le Roi de France les trois lys des Valois, Christy Chambers, compagnon de Jehanne. Ces écossais de sang et d’âme ouvrirent avec elle les portes d’Orléans, marchant au rythme des cornemuses et de la Marche de Robert the Bruce. Les troupes écossaises seront de toutes les victoires comme à la bataille de Baugé le 22 mars 1421 où, opposé au duc de Clarence, frère d’Henri V, John Stuart et Gilbert Motier de La Fayette (1380-1464), maréchal de France, infligent aux troupes anglaises leur plus grand revers face aux français depuis le règne de Richard Cœur de Lion ! Après cette victoire, les écossais de Stuart devinrent aux yeux de l’Europe les plus grands soldats du monde. Le Pape Martin V (1369-1431) déclarera d’ailleurs que « les écossais sont bien connus pour être les antidotes aux anglais ».

 

Une mort au summum de la gloire

Après Baugé, John Stuart, à la tête de ses écossais, devint le chef incontesté des armées françaises. En 1423, à la bataille de Cravant, Stuart s’oppose aux armées du connétable de Salisbury et remporte une première victoire éclatante. Pourtant, des renforts anglais inattendus encerclèrent l’armée du Dauphin, commandée par le Comte de Vendôme (1376-1446), qui fut fait prisonnier. Tandis que les armées françaises se repliaient, les écossais fournissant un dernier effort, refusèrent de se rendre face à leurs ennemis de toujours et trouvèrent la mort par milliers. La cruauté des Lancaster, tant redoutée du temps de Charles V et de Robert II, fut vérifiée : Henri V fit assassiner tous les soldats prisonniers, français comme écossais. Seul John Stuart échappa à ce sort et fut fait prisonnier.

 

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Libéré, John Stuart fut fait connétable de France et refonda les armées françaises grâce aux renforts écossais d’Archibald Douglas (1369-1424). Tous deux trouvèrent pourtant la mort lors de la bataille de Verneuil, le 17 août 1424. Ce « second Azincourt », ainsi nommé par les anglais, fut la bataille la plus sanguinaire de toute la Guerre de Cent Ans : sur les 7600 morts, 1600 étaient anglais, 2000 français, 4000 écossais. Face aux armées de John de Lancastre, duc de Bedford (1389-1435), John Stuart fut le plus grand. Les récits contèrent longtemps qu’il fut le dernier à tomber.

Désorganisée et réduite, l’armée écossaise fut anéantie quelques années plus tard à la bataille de Rouvray-Saint-Denis le 12 février 1429. Lors de cette bataille tombèrent John Stuart de Darnley (1380-1429) et son fils, cousins lointains du comte de Buchan. Il avait payé en 1421 le Chapitre d’Orléans pour une messe quotidienne au repos de son âme, à laquelle le Roi Charles VII avait ajouté un revenu mensuel, montrant la piété et l’esprit chevaleresque de ces hommes du nord qui surent mourir avec honneur en terre de France.

 

Un modèle de chevalerie et de bravoure

Comme tous les soldats qui furent envoyés en France au nom de l’Auld Alliance, John Stuart n’était pas promis à exercer des fonctions politiques. Pour tous ces hommes, l’Auld Alliance fut, comme au temps de William Wallace, l’occasion de montrer un héroïsme certain et pur. Vivant jusqu’à l’âge de trente-huit ans dans l’ombre de son père, John Stuart trouve en France l’occasion de se faire un nom. A une époque où Charles VII, moqué par les grands féodaux, regrette les temps où Bertrand du Guesclin (1320-1380) combattait les grandes compagnies mais ne peut encore espérer l’épopée victorieuse de Jehanne, le commandant qu’est John Stuart fait figure de sauveur. Avec Stuart, l’Ecosse honore un traité qui restera longtemps l’image d’une alliance catholique, monarchique et opposée à la perfide Albion. La paix revenue, Charles VII sélectionnera parmi les plus braves de ces hommes les vingt-quatre archers qui deviendront sa garde proche. Le surnom de « Gardes de la manche du Roy » qui les suivra longtemps montre combien les Valois furent attachés à ces soldats qui établissaient un tour de garde autour des appartements royaux en se reconnaissant au cri d’« Hamir », traduction phonétique d’« I’m here ». Pour saluer ces « premiers hommes d’armes de France », Alain Chartier (1385-1430), ambassadeur de Charles VII, aura, en 1428, cette phrase :

« De cette alliance, transmise de génération en génération, qui n’a point été écrite sur un parchemin de peau de brebis, mais qui s’est gravée sur la chair vive et sur la peau des hommes, tracée non à l’encre, mais par le sang. » 

1 thought on “John Stuart : petit-fils de roi, fils de régent, connétable de France, portrait d’une figure de l’Auld Alliance

  1. Dommage que cette nation écossaise fut absorbée par l’hydre britannique. J’espère, bien que peu optimiste, que les écossais n’ont pas oublié cette époque de triomphes, et que l’âme héroïque et fidèle de ce peuple a su traverser les siècles malgré l’oppression et les vagues de décadences culturelles. Si c’est le cas, cette flamme pourrait renaître à l’avenir ? L’Histoire de l’écosse peut également évoquer l’amitié et l’alliance Franco-Russe des siècles postérieurs visant également à s’unir contre l’ennemi commun : la Mitteleuropa. Or ceci résulta également en la naissance d’un intense sentiment francophile au sein de la nation russe, toujours présent en ce XXIe siècle. Semble-t-il que partout où la France se faisait des alliés en Europe il naissait et subsitait un tel sentiment d’admiration et d’attrait culturel. Pourquoi cela ? Cela a-t-il changé depuis ?

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