La reine Elizabeth II au soir de son 80e anniversaire, par Jane Brown en février 2006.

Le 8 septembre 2022, la Reine Elisabeth II décède dans son château de Balmoral en Ecosse. Une page de l’Histoire qui se tourne.

 

De telles circonstances poussent à une métaphore depuis longtemps écrite : « London Bridge is Down ». Au-delà de ce mot, c’est un monde tout entier qui s’est écroulé : la reine Elizabeth II, souveraine du Royaume-Uni et du Commonwealth n’est plus. Elle brilla toute sa vie, sans ombre aucune, d’une lueur inimitable, qui toucha un jour au moins chacun de tous les êtres du monde et restera dans le plus profond souvenir humain.

 

A chaque instant retentirent les cloches

Les cloches des 16 000 églises du royaume ont sonné une heure durant après l’annonce de la mort de la souveraine, une première depuis la mort du roi Georges VI en 1952. Elles recommenceront le jour des funérailles de la tête couronnée la plus puissante du monde, comme une dernière salve de tocsin pour que l’âme montante n’oublie jamais son peuple. Il semble d’ailleurs que des cloches accompagnèrent toujours Elizabeth Windsor, de son plus jeune âge à Buckingham au soir de sa vie à Balmoral.  

Née le 21 avril 1926, Son Altesse Royale la princesse Élisabeth d’York n’est tout d’abord pas destinée à régner. Elle a pourtant déjà l’étoffe d’une souveraine, car en plus d’en avoir le sang, elle en a, dès l’âge de deux ans et selon les observations de Winston Churchill, la nécessaire force : « Elle a un air d’autorité et de réflexion époustouflant pour un enfant. ». Heureuse nouvelle car bien vite, dès 1936 et en l’espace de quelques mois, la princesse Élisabeth devient héritière présomptive du trône. Le 20 janvier 1936, la mort de son grand-père le roi Georges V est suivie de près par l’abdication de son oncle Edouard VIII (1894-1972) le 11 décembre suivant. Deux salves de cloches retentissent en moins d’un an sur le Royaume-Uni : l’une pleure la fin de l’héritage victorien avec la mort du petit-fils de l’impératrice, l’autre gronde longtemps du bourdonnement du scandale.

Une troisième inaugure vite un beau règne, sur une période hélas sombre. L’avènement au trône de Georges VI (1895-1952) fut bien vite rattrapé par la guerre et ses conséquences sur la vie londonienne. Sans doute ce fut le Blitz qui forgea le caractère de l’héritière du trône. La famille royale ayant refusé la fuite, elle partagea, entre Londres et Windsor et avec son peuple, les bombes, le rationnement et la peur : elle n’en fut que plus grande. En 1940, à l’âge de 14 ans, la princesse prononce au micro de la BBC une allocution destinée aux enfants : « Nous essayons de faire tout ce que nous pouvons pour aider nos valeureux marins, soldats et aviateurs et nous essayons également de porter notre part du danger et de la tristesse de la guerre. Nous savons, chacun de nous, que tout se terminera bien. ».

En février 1945, à l’âge de 18 ans, alors qu’elle est l’un des cinq conseillers d’Etat capables d’assurer seule un déplacement de la Couronne à l’étranger, elle s’engage au sein de l’Auxiliary Territorial Service et y reçoit des enseignements en mécanique. Avec Georges VI s’éclipsaient définitivement les flamboiements du XIXème siècle : après la guerre, l’Empire n’était plus et, avec le Commonwealth of Nations, naissait un âge nouveau, duquel devaient successivement se détacher la Birmanie, la Palestine et la république d’Irlande.

Le roi devait être celui de la difficile transition entre deux époques. La princesse Elizabeth, duchesse d’Édimbourg depuis le 20 novembre 1947 et son mariage avec le prince Philip Mountbatten, incarnera enfin le XXème siècle, entré si tardivement à Buckingham Palace. Cette même année 1947, à 21 ans, lors de son premier voyage en Afrique australe, elle fait don de sa personne à son peuple en des mots qui resteront gravés dans de nombreux cœurs : « Je déclare devant vous tous que je consacrerai toute ma vie, qu’elle soit longue ou brève, à votre service et au service de la grande famille impériale dont nous faisons tous partie. ».

Le 6 février 1952, une page se tourne définitivement sur l’histoire de la Grande-Bretagne et du monde. Durant une escale au Kenya de leur tournée du Commonwealth, le prince Philip vient d’annoncer à son épouse la mort du roi Georges VI. Choisissant « évidemment » son prénom comme nom de règne, Elizabeth II rentre en Europe et est proclamée nouveau monarque du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord ainsi que des autres royaumes du Commonwealth, de leurs territoires et dépendances. Largement épaulée en ce début de règne particulièrement éprouvant par son mari, elle consent à faire diffuser à la télévision une partie de son couronnement. En imposant son mari et ses idées nouvelles aux conservateurs poussiéreux de Westminster, elle s’affirme très vite comme une femme d’énergie, largement récompensée par l’amour de tout un peuple. 

 

Portrait officiel de Sa Majesté la reine Elizabeth et de son mari le duc d’Edimbourg lors du couronnement le 2 juin 1953. La robe de couronnement dessinée par Norman Hartnell est brodée avec les emblèmes floraux des pays du Commonwealth : la rose Tudor anglaise, le chardon écossais, le poireau gallois, le trèfle irlandais, la feuille d’érable canadienne, le mimosa doré australien, la fougère argentée néo-zélandaise, la protée royale sud-africaine, la fleur de lotus pour l’Inde et Ceylan et le blé, le coton et le jute pakistanais. Tout un monde est représenté dans cette photographie.

 

« Le rocher sur lequel la Grande-Bretagne moderne s’est construite »

L’éloge prononcé par le Premier ministre Mary Elizabeth Truss quelques dizaines de minutes après l’annonce de la mort du monarque est une affirmation, sans appel, sans doute, sans tremblement. Cette simple phrase, prononcée deux jours après l’entrée en fonction du Premier ministre pourrait surprendre tant elle s’impose d’elle-même comme une évidence. Il n’y a pourtant aucun hasard à cela. En 70 ans de règne, Elizabeth II s’est plus qu’imposée : elle a porté le poids d’un peuple entier, marquant chacun de ses seize chefs de gouvernement successifs d’un indélébile souvenir. L’unique audience accordée par la reine à ce nouveau Premier ministre, le 6 septembre dernier, a suffi pour que la conservatrice sache comment réagir deux jours plus tard. Point de mystère là-dedans, cela n’est qu’un résultat, celui du fonctionnement sain et pur d’un système, sans doute l’un des plus puissants du monde : la monarchie britannique.

La grandeur de la monarchie britannique au XXème et au XXIème siècle ne peut être vue autrement que par le prisme des soixante-dix années du règne de la reine Elizabeth. A 96 ans, le plus ancien monarque en exercice, la première des souverains britannique à célébrer son Jubilée de platine en juin dernier incarne à elle seule la Grande-Bretagne pour une écrasante majorité de ses sujets, qui n’a connu qu’elle. Les politiciens se sont succédés les uns après les autres, faisant face avec plus ou moins de brio aux différentes crises. Une seule chose n’a jamais changé entre 1952 et 2022 : la place de la Couronne. Recevant son Premier ministre pour une audience hebdomadaire depuis toujours, elle fut toujours un conseiller avisé de ses chefs de gouvernement, sachant les blâmer ou les alerter sur des points oubliés. Car tout élu du peuple qu’ils aient été, aucun de ces hommes et femmes qui furent à la tête du Royaume-Uni n’eut la capacité de mieux sonder le cœur vibrant des sujets britanniques. Mieux que de prétendre, la reine est, dans le plus simple appareil du verbe.

En plus d’être, la reine fit. Elle fut partout, parfois même là où on ne l’attendait pas. Avec le Commonwealth, forte de la volonté de son père d’en finir avec l’ancien monde, elle devient une boussole constitutionnelle pour de nombreux Etats ainsi qu’un repère de liberté pour une multitude de nations. Premier monarque canadien à introduire une session parlementaire en 1957, inaugurant le premier bain de foule royal en Australie en 1970, ayant survécu à trois attentats, tendant de prévenir l’invasion américaine sur Grenade en 1982, soutenant la contre-révolution des Fidji en 1987, premier souverain britannique à s’adresser au Congrès des Etats-Unis après la guerre du Golfe en 1991, instigatrice dans l’ombre de la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud, pacificatrice en Irlande après cent ans d’hostilité, la reine a une influence hors norme. Son silence lui-même est scruté en 2014 et 2016 lors des référendums portant sur l’indépendance de l’Ecosse et sur le Brexit. Avec 170 visites au sein des territoires du Commonwealth et une centaine dans les Etats n’en faisant pas partie, la reine Elizabeth est aussi le chef d’Etat ayant le plus voyagé de l’Histoire entière. Si la reine fit, la reine fit bien, tant d’ailleurs que peu de choses lui seront reprochées en matière politique.

 

La reine Elizabeth et le président américain Ronald Reagan le 6 aout 1982 à Windsor Castle : de l’art de discuter de choses compliquées en faisant des choses simples… et belles !

 

« A Dieu ! » des milliards de petit-enfants lèvent les yeux vers le ciel

Elizabeth II, c’était la Grande-Bretagne à elle seule, c’était ce flegme inimitable que le monde, et les Français les premiers, chercheront toujours à apprivoiser. Elizabeth II c’était une allure aristocratique parmi les plus pures, un élixir de sang mêlé aux plus belles dynasties d’Europe, le même que celui des rois normands et écossais, que celui des empereurs romains germaniques, allié au plus pur-sang des hellènes en la personne de celui qui fut sans doute le plus grand prince du XXème siècle, feu le duc d’Édimbourg. C’était un maintien à cheval assuré de l’œil expert de celui qui a su se faire petit pour apprendre.

C’était une capacité à passer de l’hermine au treillis de toile avec brio, à porter robe de bal comme Barbour d’écurie, à être conduite en Rolls à Buckingham et à prendre le volant d’un Range à Balmoral, c’était vivre au-dessus des autres sans oublier ce que c’est de vivre à leur niveau. C’était être l’un des ponts entre Dieu et les hommes. C’était être ferme avec les puissants, dur avec les méchants, bon avec les gens simples, grand avec les faibles.      

C’était un trône saxon ayant les pieds posés dans la tourbe d’un pays celte, c’était une monarchie normande évoluée au plus juste équilibre, c’était une dynastie issue du Saint-Empire toujours renforcée des plus belles alliances, c’était un empire toujours en mouvement, présent sur tous les continents, c’était des milliards d’âmes en quête du moindre geste d’un souverain qui n’est plus. Elizabeth II éteinte, c’est au moins un monde qui pleure, si ce n’est hélas, un monde qui n’est plus.   

Elizabeth II enfin c’était le Lord dansant avec le punk, c’était un peuple incarné, c’était grand, c’était beau, c’était l’outre-Manche, et on en avait envie ! Cela prenait aux tripes parce que c’était majestueux et cela nous fait maintenant pleurer parce que cela laisse place à un inconnu, appréhendable sans doute uniquement par les corbeaux d’Ecosse qui planent au-dessus de la tour du château de Balmoral. Pourquoi l’humanité en perdition a-t-elle toujours laissé ses yeux emplis de larmes monter vers le ciel lorsqu’elle apprenait un deuil nouveau ? Parce que la Nature est bien faite et qu’il est des choses qui ne meurent pas, qui ne bougent pas, et qui tiennent le Ciel afin que celui-ci n’atteigne pas nos têtes ! Heureusement donc, lorsqu’une reine du Royaume-Uni expire, la Couronne ne vacille pas, elle est déjà sur une autre tête.

 

L’avenir de la Couronne britannique est incarné par trois générations successives : le prince Charles, désormais Sa Majesté le roi Charles III ; Son Altesse Royale le prince William, duc de Cornouailles et de Cambridge et bientôt prince de Galles ; Son Altesse Royale le prince Georges de Cornouailles et de Cambridge.

 

Décédée en son château de Balmoral le 8 septembre à l’âge de 96 ans, la reine sera célébrée durant une période de deuil national de dix jours et sa dépouille exposée au palais de Westminster vingt-trois heures par jour, avant de reposer en la chapelle Saint-Georges du château de Windsor, aux cotés de son père Georges VI et de son mari, le prince Phillip, ainsi que de tous ses prédécesseurs.

Il était de coutume en France que le peuple lui-même témoigne des Deux Corps du Roi en s’écriant « le Roi est mort, vive le Roi ! ». La reine a beaucoup donné à notre peuple orphelin. Il est donc à présent un devoir moral pour tout français honnête de s’époumoner et de prier en faveur du prince Charles et de son fils le prince William :

God save the King !

 


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