L’affaire Mardirossian, symbole de la fin de la liberté d’expression ?

L'Université Sorbonne Paris-I accueille aujourd'hui près 40 000 étudiants répartis en dix unités de formation et de recherche (UFR) et quatre instituts. ©Francisco Anzola / Flickr

Il y a quelques semaines un professeur de droit s’est fait insulter par un nombre impressionnant d’internautes. La cause ? Une opinion controversée touchant aux mœurs et au droit.

 

Le mardi 29 septembre, le professeur d’histoire du droit Aram Mardirossian ne savait pas encore la tournure qu’allait prendre ces propos. Lors d’un cours de droit à l’université Paris I, le professeur a été accusé d’avoir comparé le mariage homosexuel, auquel il s’est dit être « opposé » tout en admettant « que des gens soient pour », à de la zoophilie. Filmée par une étudiante, la scène s’est retrouvée sur la Toile et une vive polémique s’est enclenchée.

« Maintenant, il va y avoir forcément quelqu’un un jour qui va aller devant un tribunal et qui va dire « Voilà, je suis discriminé ! J’ai une jument, je l’adore, je ne peux pas l’épouser, c’est un scandale, c’est une discrimination ». Attendez, non je ne rigole pas ! Alors vous me direz monsieur oui,  il y a un problème monsieur, la jument elle n’a pas la personnalité juridique. Oui, pour l’instant. »

 

 

Que signifiaient véritablement les propos incriminés ?

Dans son cours, Aram Mardirossian explique de manière très simple la chose suivante : au nom de la discrimination, des militants homosexuels ont fait part de leur volonté d’avoir le même accès au mariage que les hétérosexuels. Prenant cet argument quasiment unique sur le plan juridique, le professeur Mardirossian utilise un argument classique de la pensée conservatrice, à savoir celui de la pente glissante. Si la discrimination est un argument juridique valable, alors il sera utilisé pour tout et n’importe quoi. Enseignant le droit de la famille, il reprend l’idée de la formation familiale et explique que dans un futur proche, un homme, par le fait même de se sentir discriminé, pourra faire évoluer la loi. Pour le meilleur et pour le pire. Ainsi, il mène sa réflexion vers une idée qui peut sembler folle mais qui se tient sur le plan juridique, à savoir l’apparition de « nouvelles formes familiales » entre humains et équidés.

 

Un double problème

Le problème était simple et se concentre en deux branches :

  • d’une part, le cours a été filmé ; acte illégal, violant la liberté d’expression et la propriété intellectuelle du professeur ;
  • d’autre part, il a été mal interprété, de manière parfois honnête, mais bien souvent malicieuse. Le professeur Mardirossian aurait dit que l’union d’une jument et d’un homme était la même chose que celles de deux hommes du même sexe. La haine se déchaîne : accusation d’homophobie, de transphobie, etc. Une instrumentalisation d’une partie ignorante et sincère de la population par une autre partie intelligente de cette même population, qui utilise la victimisation comme moyen d’expansion de son idéologie.

 

Qu’en retenir ?

Le Professeur Aram Mardirossian s’est exprimé de manière provocatrice sur de nombreux points dans son cours, pour autant ces propos visent à capter l’attention de son public. Quand il nous dit que c’est, d’une manière, dommage que les Vikings se soient calmés au profit d’un peuple scandinave féminisé à l’extrême, il titille plus son auditoire qu’il n’apporte une vérité absolue. Le « c’est peut-être pas plus mal d’ailleurs » montre ainsi son intention de revenir sur des propos plus sérieux. Tout son discours est formé ainsi, mélange d’humour et d’une pensée juridique indéniablement intéressante.

Le problème n’est pas l’homophobie présumée d’un professeur de droit mais bien la difficulté pour une certaine partie de la population à accepter que l’on puisse penser d’une autre manière que la sienne (un point que le professeur aborde dès le début de son cours, comme une funeste prophétie). Le problème est que le professeur Mardirossian n’accepte pas l’évolution juridique qu’est le mariage homosexuel et qu’il le fait savoir. Le problème est la pensée indépendante du professeur et son humour certain.

Pourtant la pensée indépendante est nécessaire à la transmission du savoir. Sans indépendance d’esprit il n’y a pas de réflexion. Le dogme empêche de penser et de raisonner. Il empêche de progresser.

 

Importance de l’humour dans l’apprentissage

Pourtant l’humour est une nécessité dans l’apprentissage : l’un de mes professeurs nous avait, par exemple, fait part de l’existence d’une loi sur la chasse dans un pays de Common Law. Les mammifères pouvaient être chassés selon certaines conditions et ce professeur nous indiquait que rien dans la loi n’interdisait de prendre un humain pour un mammifère (même s’il était évident que non). Il cita ainsi une personne politique que nous pourrions donc décider de chasser. Humour noir poussé à l’extrême, pour autant personne ne s’est indigné. Pas de protestation pour apologie de crime ou autres bêtises. L’humour permet de développer l’apprentissage. Cette histoire nous a permis de nous souvenir définitivement que toute loi peut être comprise de manière totalement différente, parfois de manière absurde et pourtant juridique.

La liberté de pensée et de rire n’est pas une option, elle est un droit à valeur constitutionnelle. Dans une époque où l’insulte émerge de la pensée dissidente d’un professeur, dans une époque où la mort vient frapper le professeur montrant par les traits de l’humour que la liberté d’expression est nécessaire à la formation d’esprits sains, nous nous devons de dénoncer les apôtres du mutisme et de la déraison, du prêt-à-penser et de la violence qui semblent, en tout cas en ce point, animés du même objectif : la disparition de la concurrence intellectuelle par la violence, fût-elle des mots ou des corps.

A la mémoire du regretté Samuel Paty,

Pour la défense du professeur Mardirossian.

 


Que dit la loi sur la liberté d’expression des enseignants-chercheurs ?

La liberté d’expression des enseignants-chercheurs a notamment valeur constitutionnelle et légale. Elle permet à ces enseignants de transmettre leur savoir sans subir de pressions extérieures et donc d’empêcher l’altération de leur pensée au profit d’une personne, d’un groupe.

Le Conseil constitutionnel, par une décision du 20 janvier 1984 (n°83-165DC), arrête : Considérant [NDLR : n°19] dès lors que, par leur nature même, les fonctions d’enseignement et de recherche non seulement permettent mais demandent, dans l’intérêt même du service, que la libre expression et l’indépendance des personnels soient garanties par les dispositions qui leur sont applicables ; que l’article 57 de la loi fait, dans leur principe, droit à ces exigences en disposant : « Les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et dans leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions de la présente loi, les principes de tolérance et d’objectivité ».

Le Conseil constitutionnel, par une décision du  28 juillet 1993 (n°93-322DC), arrête : « par leur nature, les fonctions d’enseignement et de recherche exigent, dans l’intérêt même du service, que la libre expression et l’indépendance des enseignants-chercheurs soient garanties », puis il précise immédiatement « qu’en ce qui concerne les professeurs, la garantie de l’indépendance résulte en outre d’un principe fondamental reconnu par les lois de la République [NDLR : principe à valeur constitutionnelle] ».

L’article L952-2 du Code de l’éducation dispose « Les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions du présent code, les principes de tolérance et d’objectivité. »

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