Adrien Conus est un aventurier "corsaire" de l'Etat français.

Adrien Conus est un aventurier français du XXe siècle. Officier et Compagnon de la Libération, sa vie est un roman au sept vies.

 

Tous n’étaient pas des anges. C’est le titre choisi en 1963 par Joseph Kessel pour intitulé de son ouvrage consacré aux portraits des guerriers qui marquèrent son esprit. La part de ce livre consacrée à Adrien Conus, franco-russe tour à tour chercheur d’or, trafiquant d’ivoire, chef de village africain, chasseur infatigable mais aussi et surtout ingénieur et soldat au Levant et en Afrique du Nord, agent secret du BCRA, parachuté en Vercors, infiltré comme commando dans la Ruhr, officier en Indochine, est des plus importantes. Et pour cause : Adrien Conus mena une véritable vie de roman, à laquelle on prêta tant et tant de subjectifs. Au travers d’un ouvrage extrêmement documenté paru en mai 2022, le journaliste Pierre Servent, spécialiste de l’histoire des conflits, a livré un portrait de ce compagnon de la Libération hors norme : Les sept vies d’Adrien Conus (Perrin).

 

De la Russie blanche à l’Afrique noire

Né le 23 avril 1900 à Moscou, Adrien Conus n’est pas à part entière un étranger à la France : sa famille n’est en effet implantée en Russie que depuis un siècle. Il semble que celle-ci soit partie à l’importante communauté de français émigrés au pays des tsars après la défaite napoléonienne de 1815. L’ancêtre des Conus (Konuys, en russe) s’avère être originaire d’Epinal, dans les Vosges, et avoir exercé plusieurs fonctions dans l’administration départementale puis impériale, avant de faire souche en Russie malgré la Retraite en 1812. Cette possibilité laissée à cette époque à un grand nombre de Français par la bonne société russe résulte d’un sentiment francophile généralisé, que les Konuys entretiendront en faisant usage de leurs talents de musiciens : Lev, père d’Adrien est un grand pianiste, compositeur et professeur renommé.

En fréquentant le second mari de sa mère Nadjeda, Sergueï Chtchoukine (1854-1936), Adrien Conus s’initie à l’art moderne. Chtchoukine ou le « ministre du commerce », puissant baron du textile russe et banquier, s’érige comme l’un des plus grands mécènes de l’art moderne et collectionne les toiles de Matisse, Cézanne, Pissarro, Picasso, Monet, Degas, Renoir et tant d’autres. Ce qui acheva enfin la jeunesse d’Adrien Conus fut la révolution bolchevique de 1917 : ravi de la possibilité laissée aux enfants d’apprendre la boxe dès quatorze ans, il confesse « je profitais du désordre pour descendre dans les rues de Moscou et m’y battre. Peut-être est-ce ce baptême du feu, reçu à un âge où se forme le caractère, qui influença ma destinée ».

Après le massacre de la famille impériale, Adrien Conus est emmené par le clan Chtchoukine vers l’Ukraine, puis l’Allemagne, la Suisse et enfin, la France. Déjà bachelier en Russie, il intègre un lycée et obtient un baccalauréat français, qui lui ouvre la porte aux classes préparatoires aux grandes écoles de Louis-le-Grand. Echouant à Polytechnique, il intègre l’Ecole supérieure des travaux publics dont il sort diplômé en 1923. Lecteur de Kipling, rêvant des grands espaces, il garde une part d’âme russe, que Kessel décrira ainsi : « cet homme d’action, de décision et d’énergie sauvage portait dans les yeux un rêve insatisfait et sa voix frémissait parfois d’une singulière nostalgie spirituelle ». Trop indépendant sans doute, il n’intègre pas l’armée française, dont le monde observe pourtant les exploits au travers de la Légion étrangère ou des Troupes coloniales. C’est lors d’un stage dans les chemins de fer et les mines du Togo qu’il découvre la terre qu’il aimera toute sa vie : l’Afrique.

 

Un guerrier de toute éternité

Incorporé pour son service militaire à vingt-quatre ans, il sert au 5ème régiment de génie, puis est affecté au 51ème à Rabat, en pleine guerre du Rif. Nommé sergent dès 1925 du fait de qualités remarquées, il fini sa première guerre avec une médaille coloniale agrafée et une affectation à la réserve du régiment de tirailleurs sénégalais du Tchad. Ingénieur au Gabon, il est rapidement contraint à la fuite au Tchad puis en Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique) après avoir corrigé l’un des inspecteurs de sa société. La brousse recueillera cet indomptable : il lui sera à jamais fidèle.

Pendant dix ans, Adrien Conus forgera sa réputation de chasseur, cherchera l’or des mines, dirigera une scierie, rendra la justice au sein des villages. Se rêvant Kipling, il partagera avec Pierre Bourgoin (1907-1970) un goût immodéré pour la quête et l’approche… ainsi qu’un refus net, celui, en 1939, de la défaite. Depuis l’Oubangui-Chari, les deux hommes décident de suivre la voix quasi-inaudible de Londres et de continuer le combat depuis l’immense empire français. Le lieutenant de réserve Bourgoin et le sergent-chef Conus rejoignent le 1er juillet 1940 le 2ème bataillon de marche de l’Afrique Equatoriale Française (unité compagnon de la Libération par décret du 9 septembre 1942) sous les ordres du commandant Robert de Roux (1899-1942), ancien de 14-18 ayant gardé le souvenir du rôle crucial des corps-francs. C’est déjà cet « esprit kommando » qui rythme l’entrainement du sous-officier Conus.

Passé en revue par le général De Gaulle le 26 mai 1941 à Qastina, en Palestine, où se massent les troupes de la France Libre, le bataillon prend une part active à la campagne de Syrie et à ses combats fratricides. Conus devient, selon les mots du général Georges Buis (1912-1998), un « magnifique athlète, [au] culot monstre, [d’]une ingéniosité extraordinaire, c’était l’homme de l’époque qui savait le mieux comment on peut tuer un homme, il était sur ce thème-là admirable de précision et de détail. Mais il était d’abord [non] pas un assassin, mais un admirable combattant ». Promu sous-lieutenant en septembre 1941 et affecté à la 1ère brigade française libre du général Marie-Pierre Koenig (1898-1970), il est désigné pour le djebel druze, dans le sud de la Syrie. Il s’y « morfond […] au lieu de boulotter du Boche et du Macaroni ». Vite lassé, il reprend son képi ancré, rejoint le BM2 sans ordre de mission et se voit affecté au commandement d’une section de Bren Carrier, chenillette d’acier britannique traversant le désert à 50 km/h.

Surnommé « la bonne à tout faire de l’infanterie », ce véhicule fait pâle figure face aux blindés de l’Afrikakorps. Qu’à cela ne tienne, l’ingénieur Conus se saisi du problème et lui greffe un canon antichars de 25mm. Ces Conu’s gun, genèse du système Bayrou-Belan, armes de fortune et de survie, seront bientôt érigés comme véhicules de série au sein de l’armée britannique. A Bir Hakeim, le sous-lieutenant brille. La citation à l’ordre du corps d’armée qui accompagne sa croix de guerre en témoigne : « Officier d’élite, d’une audace, d’une énergie et d’un cran remarquable ». En avril 1943, Adrien Conus est désormais commandant d’un peloton de ses Conu’s gun au sein du 1er régiment de marche de spahis marocains et est engagé dans les combats meurtriers de Tunisie, d’où il ressort blessé.

 

Profession : forces spéciales

En octobre 1943, Adrien Conus retrouve Pierre Bourgoin, le « Bison » tant de fois blessé. Là encore, c’est leur ami Joseph Kessel qui nous en livre le plus beau dessin : « On trouvait dans leurs lignes, leur expression, la rudesse et la poésie du reître, du coureur de bois, du corsaire, de l’aventurier inspiré. Sur leurs chemises, pour toute décoration, ils portaient l’insigne de la France libre ».

Après l’Afrique du Nord vient le temps de Londres et de son intégration au BCRA. Décrit comme the old man of the party par les britanniques, l’agent « Volume » subit le long entraînement des Special Training Schools et atterri finalement dans l’Ain le 7 juillet 1944 en qualité de représentant du général Koenig en Vercors. Tenue par des maquisards, la « forteresse de calcaire » qui s’étend entre La Chapelle et Vassieux-en-Vercors est loin d’être imprenable : elle est bombardée lors des largages alliés du 14 juillet 1944.

Entourés de toute part par les unités SS de Strasbourg, les maquisards du Vercors tentent de faire face et chargent un homme de tenter l’impossible : rallier le maquis de l’Oisans, derrière les lignes ennemies, afin de demander du renfort. Volontaire, Adrien Conus accomplit sa mission par un miracle. Capturé, torturé, il échappe à son peloton d’exécution et sert le maquis comme opérateur radio jusqu’au bout. Cerné par les unités allemandes, témoin d’exactions barbares et sans liaison efficace avec Londres, « il ne [lui] restait plus qu’à faire confiance à [son] pistolet ». Redescendant dans les plaines de l’Ain après la perte de ses supérieurs, il participe activement aux combats pour la libération du Dauphinois.

 

Capitaine Conan

L’un des derniers chapitres de cette biographie ose avec émotion une comparaison entre la vie d’Adrien Conus et celle du Capitaine Conan, héros du prix Goncourt 1934 Roger Vercel. Cet officier issu du rang, combattant à la tête d’un corps franc sur le front oriental de la Grande Guerre offre pléthore de similitudes avec la psychologie d’Adrien Conus. Nommé chef de bataillon en septembre 1944, il prépare son entrée dans la campagne d’Allemagne à la tête d’un commando constitué de neuf autres officiers français. Ceux-ci agiront dans le secteur de l’Herne avec un seul mot d’ordre : « Kill or capture ! ».

Sentiment étrange que celui de l’annonce de la capitulation du 8 mai 1945 pour des centaines d’hommes qui ont fait des forces spéciales leur profession ! Pourtant, peu de répit leur sera laissé : un autre théâtre d’opération nécessitera bien des hommes et ce pour longtemps. Les bombes atomiques américaines des 6 et 9 août ont une conséquence directe en France. Les armées nipponnes remettent leur pouvoir aux forces anti-impérialistes de Hô Chi Minh : la guerre d’Indochine a démarré. A la tête de son unité, le Commando Parachutiste Conus, le compagnon de la Libération recrute toute sorte d’hommes issus des forces non-conventionnelles : légionnaires, parachutistes des SAS, policiers de Shanghai et marginaux rompus à l’exercice. Réputé extrêmement efficace dans les combats pour le Haut-Laos, le commando sera dissous aussi vite qu’il fut créé. Rappelé en France le 14 juillet 1946, laissé sans affectation par une IVème République ingrate, « comme les vieux éléphants couturés de cicatrices, il sent la fin venir ».

 

Hallali africain

Malade, épuisé de tant de combats, déçu sans doute, Adrien Conus retrouve enfin l’Afrique en mai 1947. Pierre Servent nous laisse alors seuls avec quelques lignes écrites par « ce guerrier-chasseur-coureur », issues d’une lettre considérée depuis comme un testament. Le récit de la dernière chasse d’un professionnel à l’article de la mort reste un témoignage édifiant de la vitalité des hommes d’une trempe hors-normes. « Il fait bon. Les feux de mes hommes brillent dans la nuit et éclairent la grande masse noire affalée sur les genoux. Je suis content. J’ai quand même eu mon éléphant. ».

Le 1er septembre 1947, l’ultime épisode des Sept vies d’Adrien Conus prend fin à Bangui. Commence alors une vie de toute éternité.

Adrien Conus portait sur son cœur une barrette de décorations comptant parmi les plus fournies : fait chevalier de la Légion d’honneur et l’un des 1038 compagnons de la Libération (par décret du 13 juillet 1945), il arbore une Croix de guerre avec palme d’argent, une Croix de guerre des T.O.E. avec palme de bronze la Médaille de la Résistance française avec rosette (par décret du 24 avril 1946), une Médaille coloniale avec agrafes « Maroc » et « Bir Hakeim 1942 », la Médaille des évadés, la Distinguished Service Order, seconde plus importante distinction militaire britannique. Il est également l’un des rares français commandeur de l’Ordre laotien du Million d’Eléphants et de l’Ordre du Parasol Blanc.

 

Les Sept vies d’Adrien Conus – Pierre Servent – 2022 – Editions Perrin

 


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