Le projet MBT vise à doter la France d'un missile balistique conventionnel à longue portée sans franchir le seuil nucléaire. ©ArianeGroup

Le projet MBT vise à doter la France d'un missile balistique conventionnel à longue portée sans franchir le seuil nucléaire. ©ArianeGroup

Si le nom commercial de B-Strike, révélé par ArianeGroup lors du dernier salon Eurosatory en juin dernier, élude habilement la question du positionnement du MBT, le dilemme entre « terrestre », « tactique », ou « théâtre » demeure. Derrière cette hésitation sémantique se joue une question plus sérieuse : à qui est destiné l’objet, et pour quoi faire ?

 

Le sigle MBT a d’abord désigné un missile balistique terrestre. Depuis quelques mois, on l’entend aussi comme missile balistique tactique, voire de théâtre : « la signification du T variant en fonction des interlocuteurs », comme le note Étienne Marcuz, chercheur associé à la FRS qui suit ce débat de près. Ce n’est pas un détail lexical : chaque étiquette oriente vers une doctrine d’emploi différente. « Terrestre » rend compte du milieu depuis lequel l’engin est tiré, le sol, par opposition à l’air ou à la mer, mais pas nécessairement de l’armée qui en aurait la charge.

« Tactique » renvoie moins à la portée qu’au commandement : un outil placé sous le contrôle direct d’une composante, immédiatement disponible pour produire ses propres effets. « Théâtre » suggère au contraire un outil interarmées, à la main d’un niveau de commandement opératif, voire politique. Entre les trois, le programme lui-même hésite encore, et c’est peut-être la meilleure preuve qu’aucune des trois lectures n’épuise, seule, ce qu’il est en train de devenir.

 

Un besoin terrestre

Au départ, le dossier répond à un besoin bien circonscrit, identifié à la composante terrestre, donc à l’armée de Terre. Dès le printemps 2025, une mission d’information parlementaire sur l’artillerie relevait un vide capacitaire spécifique : contrairement à l’air-sol (SCALP) et au mer-sol (MdCN), la France ne dispose d’aucune capacité sol-sol de frappe dans la grande profondeur. Plus largement, le rapport pointait une négligence de plusieurs décennies de la fonction « feux indirects » de l’armée de Terre sur l’ensemble des portées, le retour d’expérience ukrainien venant souligner cette carence, loin dans le haut du spectre, au-delà de l’artillerie classique et du LRU vieillissant.

 

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C’est ce constat, avant tout capacitaire et tactique, qui a ouvert la voie à un projet porté par ArianeGroup, seul industriel européen à maîtriser toute la chaîne balistique via le M51. Le « T » de MBT, à ce stade, c’est bien « terrestre » au sens propre : un outil pensé pour le segment sol-sol et, par raccourci rapide peut-être, pour l’armée de terre.

 

Une famille dont l’ambition dépasse déjà son origine

Ce cadrage initial n’a pas résisté longtemps à ce que le programme est devenu. Présenté sous le nom de B-Strike à Eurosatory 2026, le projet s’est révélé être une famille modulaire : des variantes à un ou deux étages, couvrant un spectre de 1 000 à 2 500 kilomètres, la version haute intégrant un planeur hypersonique manœuvrant (HGV), hérité des travaux V-MAX. Un tel écart de performances, d’une sorte de LRU dopé aux amphétamines à un engin dont l’emploi ne se discute plus qu’au niveau interarmées, voire depuis le CPCO, ne se loge plus confortablement dans la seule case « tactique ».

 

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Les signaux institutionnels traduisent cette indétermination plus qu’ils ne la tranchent. La LPM actualisée affiche un objectif d’un milliard d’euros pour le développement du missile balistique de 2 500 km, mais seuls 15 millions d’euros ont été notifiés à ce stade pour 2026 : une étude de levée de risques, pas un engagement ferme. À l’automne 2025, le chef d’état-major des armées (CEMA), le général Fabien Mandon, se montrait prudent devant les députés, évoquant « la poursuite des études pendant plusieurs années ».

Six mois plus tard, le CEMAT Pierre Schill précisait devant la même commission que l’engin « ne servira pas à attaquer l’adversaire de la force terrestre, mais à effectuer une frappe dans une profondeur bien plus importante » et que, « concrètement, c’est une arme qui appartient à l’interarmées ». Ni l’un ni l’autre ne tranche vraiment le niveau d’emploi, ce qui, en creux, dit assez bien que la question reste ouverte au sommet des armées elles-mêmes.

 

Ce que dit le retour d’expérience balistique

C’est sans doute le retour d’expérience opérationnel qui pousse le plus fermement vers le haut du spectre. Dans un rapport publié en mai 2026, le chercheur Stéphane Delory (FRS) a analysé les interceptions israélo-américaines des frappes balistiques iraniennes de 2024-2025 : des taux de succès souvent supérieurs à 85 %, y compris contre des têtes manœuvrantes de type MaRV.

La raison tient à la physique du problème plus qu’à la sophistication iranienne : un corps de rentrée classique, même manœuvrant, ne quitte sa trajectoire purement balistique qu’à « basse » altitude, restant exposé sur l’essentiel de son vol aux intercepteurs exo- et haut endo-atmosphériques les plus modernes, ceux-là mêmes que déploient nos compétiteurs.

 

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Transposée au B-Strike, cette leçon fragilise structurellement le bas du spectre : un missile mono-étage de 1 000 kilomètres, à corps de rentrée classique, offrirait une prise facile à des défenses multicouches denses. Seule la version longue portée, dotée d’un HGV à « finesse élevée » capable de planer à « basse » altitude sur l’essentiel de sa trajectoire, échappe à ce piège d’interception, même si le rapport rappelle aussi que les planeurs hypersoniques restent coûteux, complexes, et loin d’être une solution miracle à eux seuls.

 

Vers une mise en cohérence européenne ?

Reste que cette contrainte technique n’épuise pas la question du niveau d’emploi. Sur ce point, le chef des armées semble déjà pencher d’un côté : dans son discours de l’Île Longue, le 2 mars 2026, Emmanuel Macron a rattaché « la frappe dans la profondeur pour contrer et agir au plan offensif » à ce qu’il a nommé « l’épaulement » de la dissuasion nucléaire : une frappe conventionnelle mise, non pas à la place du nucléaire, mais à son service.

Ce cadrage national se double d’un mouvement européen qui s’accélère. Alors que le chef de l’État n’a eu de cesse d’insister auprès de ses partenaires sur l’importance du domaine-clé des « deep precision strikes », douze membres européens de l’Otan ont annoncé, à l’occasion du sommet d’Ankara, vouloir consacrer près de 50 milliards d’euros sur 10 ans à cette catégorie d’armement. Un effort considérable qui ne partira pas de rien, compte tenu des annonces récentes des pays membres d’ELSA (initiative européenne de frappe à longue portée), confirmant qu’un des huit EIG (Elsa implementation groups) serait consacré aux portées supérieures à 2 000 kms.

 

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Dans cette dynamique multilatérale, AGS pourrait compléter le projet germano-britannique issu du traité de Trinity House ambitionnant une famille de missiles de cette dernière catégorie : Christophe Bruneau, le président du groupe, ne faisant pas mystère de la pertinence d’un rapprochement en ce sens. Dans un entretien accordé en avril dernier au journal économique allemand Handelsblatt, il affirmait : « Nous avons amorcé des discussions avec l’Allemagne et la France. Nous étudions la possibilité d’une production de missiles balistiques outre-Rhin ».

Autant d’indices, encore diffus, qui suggèrent que le « T » de MBT glisse moins, du terrestre, vers le théâtre, que du tactique, vers le théâtre ; car c’est bien la capacité sol-sol elle-même, apte à se diluer dans le milieu terrestre, qui continue de faire défaut à l’armée française en particulier, et aux armées européennes en général.

 


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