Mathias Souverbie : «La beauté de l’œuvre d’art réside dans sa similitude avec l’homme»

L'artiste Mathias Souverbie en train de réaliser un mobile dans son atelier à Valence.

Mathias Souverbie appartient à une longue lignée d’artistes tels que le peintre Hyppolite Flandrin (fresques de l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris) ou encore le peintre et décorateur de théâtre Jean Souverbie qui fut l’élève des deux plus célèbres peintres «nabis» : Maurice Denis et Paul-Elie Ranson. Un héritage que Mathias Souverbie tient de ses parents, également artistes. Mathias est un homme d’une grande gentillesse et d’une sensibilité profonde. Un entretien en exclusivité pour les amateurs d’art de Billet de France.

 

Peux-tu te présenter ?

« Je m’appelle Mathias Souverbie et je suis sculpteur. Je suis né en 1982 en région parisienne et commence mon parcours artistique en 2010 après une dizaine d’années au sein d’un atelier de moulage de la Drôme. Ce qui me fascine dans la sculpture est la matière en elle-même et le voyage de la lumière sur celle-ci. Mon terrain de prédilection est le béton et le métal. Je suis plus particulièrement séduit par la réalisation de mobiles en acier inoxydable ».

 

A quel moment le désir de devenir artiste est-il né ?

Mathias me répond avec sérénité et m’affirme qu’ « il n’est pas question de désir d’être artiste. Il est davantage question d’une sorte de nécessité intérieure d’être. C’est une envie, un désir de voyage et d’être en vie. C’est prendre conscience de l’univers qui nous entoure tel qu’il est vraiment. Un état d’être ».

Ses mots pourtant simples sont envoûtants, Mathias me transporte dans son univers. Son art semble le porter vers des sphères inaccessibles qui le remplissent d’un bonheur inédit. Avec la simplicité époustouflante de ses réflexions, il affirme que sa « mission est de démontrer que nous ne connaissons que trop peu le monde qui nous entoure. Nous ne percevons qu’une fraction de la matière et ne percevons que ce que nous avons appris à voir. On sait qu’elle est là (la matière ndlr) évidente mais nous ne la connaissons pas. Je suis à la frontière de l’artisanat et de l’art. J’aurais pu emprunter la voie des travaux manuels mais c’est le dialogue avec la matière qui m’intéresse. C’est aux artistes de décoder les vrais langages du monde et d’analyser notre présence sur cette terre en matière et en spiritualité. J’ajouterai que l’art véritable est de trouver le point exact où se côtoient l’âme et la matière ».

 

Mathias Souverbie, Grand Kono, Béton, 2014

 

La vision de l’art de Mathias porte un certain mysticisme qui n’est pas sans rappeler les réflexions des philosophes néoplatoniciens du XVe siècle, au premier rang desquels Marsile Ficin. Plus encore, sans pour autant établir un parallèle qui ferait hurler puristes, il me vient en tête cette citation de Léonard de Vinci « Le caractère divin de la peinture fait que l’esprit du peintre se transforme en une image de l’esprit de Dieu ».

 

Quand est-ce que cet art est devenu une réalité ?

« C’est en 2010 que pour moi les premiers échanges avec la matière se sont éveillés et se sont, sans aucun doute, révélés. Aussi, je crois que l’on devient artiste quand on se donne pour mission de chercher le « Grand Art » ou tout du moins, créer un marqueur d’esprit pour une époque et une humanité, quelque chose de porteur pour le présent et l’histoire des hommes ».

 

La vie d’artiste, une histoire de famille ?

« Effectivement, ma famille n’y est pas pour rien dans mon statut d’artiste. Je suis à la croisée de plusieurs générations d’artistes plus ou moins connus. Nous avons la chance dans notre famille d’être des touche-à-tout artistiques. Quel merveilleux cadeau que d’avoir ces aïeux peintres, fresquistes, dessinateurs, sculpteurs et céramistes… Je pense aux plus connus : Hyppolite Flandrin, Marthe Flandrin ou encore mon arrière-grand-père, Jean Souverbie. L’avantage c’est qu’en matière artistique, personne ne m’a dit que cela n’était pas fait pour moi. On dira qu’il y avait comme un naturel évident ».

Pour rappel, Jean Souverbie a fréquenté l’Académie Ranson, du peintre éponyme, où il rencontre tous les nabis (Denis, Sérusier, Vuillard etc.). Son sujet de prédilection est le portrait féminin dont son modèle le plus représenté est son épouse. Plus tard dans sa carrière, il se spécialise dans les nus féminins qu’il traite d’une façon très cubique sur les conseils de son ami Pablo Picasso.

 

Jean Souverbie (1891-1981) – Nu au pichet (Coll. particulière)

 

Cette vie d’artiste qu’il a choisi d’épouser n’est pas pour autant, comme on pourrait le croire, différente de celles des artistes des siècles précédents. Il me rappelle que « la vie d’artiste est un chemin, une aventure dont on ne peut se lasser malgré, peut-être, toutes les souffrances que cela implique… ».

 

Au sein de ta famille, qui a le plus influencé ton travail ?

« L’influence majeure est assurément le travail de mon arrière-grand-père Jean Souverbie. C’est lui qui par sa peinture m’inspire une certaine vision du volume. Pour moi, il peignait de la sculpture. Ses œuvres résonnent en moi comme aucune autre. Je perçois ses constructions, je ressens ses lignes droites accouchant sur des courbes, je vibre sur ses lignes serpentines débouchant sur des dégradés de matière, j’aime ces tonalités d’ocres composées dans des structures antiques. Bref cela me parle et ne cesse de bavarder en moi… ».

 

 

 

Quelles matières travailles-tu et pourquoi ? Comment choisis-tu tes sujets ?

« J’aime à dire que les équilibres m’intéressent, l’équilibre des mobiles mais aussi l’équilibre des matériaux entre eux. C’est pourquoi je contraste mon travail avec d’une part, de la matière brute, à savoir le béton (sous toutes ses formes) et d’autre part, de l’acier inoxydable (sous toutes ses formes également) dans un mouvement contrapuntique élancé et fin ».

 

Mathias Souverbie, L’oiseau, Mobile en bronze, 2016

 

 

« Le ciment est un monde qui, à lui seul, explore tous les aspects de surface : lisse, rugueux, poli, mat…Il offre surtout une plasticité extraordinaire. Je ne connais pas d’autre matière si malléable et qui offre une telle pérennité. Je travaille aussi l’inox, lequel offre des transparences fabuleuses, des matières inédites, et, comme le béton, une pérennité absolue ».

 

Mathias Souverbie, Le bain bleu, 2018

 

« Mes sujets favoris sont les objets voyageurs dans les fluides. L’aérodynamisme me fascine. C’est pourquoi tout ce qui vole et nage me passionne. L’aérodynamisme comprend la ligne parfaite, le volume parfait, sans aucune volonté esthétique. Cette perfection se mesure par son adéquation pure avec la nature. Toutefois je trouve aussi, comme je le disais, une véritable source d’inspiration dans les œuvres de mon arrière-grand-père et les sujets que je suis amené à traiter d’une façon nouvelle sont ceux qu’il a traités ».

 

Être artiste au XXI siècle, quels enjeux ?

« Notre société souffre d’un mal : vouloir tout définir avec des mots, et nous savons qu’en art, il peut être dangereux de tout définir. Le rôle de l’art est aussi d’aller là où les mots ne peuvent aller. C’est pourquoi mon monde artistique est la matière. Il s’agit d’un mode d’expression tout à fait inédit dans lequel je me sens réellement libre ».

Mathias Souverbie entend transmettre des sensations, des émotions indicibles, indescriptibles avec des mots, au spectateur sans toutefois tomber dans l’art contemporain dénué de sens. Il me confie son ressenti à ce sujet : « j’avoue souffrir dans les musées d’art contemporain. J’y suis perdu et souvent un sentiment affligeant m’assaillit. Quand je contemple une œuvre qui ne tient que par un concept intellectuel, il manque pour moi l’essentiel. Je n’y trouve ni la lumière, ni les formes, ni l’équilibre ni le sens de la matière. Cela ne me concerne pas, la matière et mon esprit ne font qu’un. Quand il n’y a qu’un concept sans matière, sans forme, cela ne me parle pas. Ce n’est que du silence… ». Et c’est bien dommage que l’art qui doit donner un sens, une réponse à ce que les mots ne peuvent dire ne soit que silence !

Et de finir à propos de l’art contemporain « sans aborder la dimension souvent spéculative de la scène artistique contemporaine… ».

 

La spéculation financière autour de ton travail, pas pour toi ?

La réponse est non. Mathias est profondément engagé dans sa démarche artistique et avoue : « j’ai trop vu dans mon métier de mouleur, ces artistes qui font des «petits pains» en série. Ces derniers sont souvent malheureux et acculés dans leur production. Secrètement, ils rêvent d’autres choses et d’autres thèmes mais le marché les tient. Je veux conserver ma liberté de création et éviter le piège d’exploitation de l’art par la finance ». C’est dit !
Toutefois il sait qu’il faut rester prudent à ce sujet car « sortir de la zone de confort instaurée par le marché de l’art revient à sortir d’un certain schéma, et donc de perdre des occasions de ventes. Vendre pour un artiste, c’est l’assurance de pouvoir continuer ses réflexions artistiques, il ne faut pas l’oublier. La vente c’est aussi la reconnaissance de l’aboutissement d’une pensée créatrice. Ce que je veux dire par-dessus tout c’est qu’il ne faut pas vendre son âme ».

 

Mathias Souverbie, Solstice, Béton, 2014

 

Le mot de la fin ?

« Je veux que chaque œuvre soit réellement unique. L’œuvre n’est véritable que si elle transpire le labeur de son auteur et de son époque. Chaque œuvre, signée de mon sang, apporte une réponse, une émotion qui ne peut se dupliquer. Je ne veux pas d’œuvres issues d’un processus de fabrication en série quasi industriel. La beauté de l’œuvre d’art réside dans sa similitude avec l’homme : son unicité ».

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