Le Panama fait face depuis plusieurs semaines à une importante vague de contestation. ©Moisés Gonzalez

Le Panama, petit pays de 4,5 millions d’habitants niché au sud de l’Amérique centrale, est secoué depuis quelques semaines par une vague de contestation sociale inédite. Ces manifestations, les premières d’une telle ampleur depuis 1989, ont conduit au blocage du pays et à l’annonce d’un accord historique. Billet de France s’est entretenu à ce sujet avec un ingénieur français expatrié et témoin des évènements.

 

ARTHUR BALLANTINE : D’où vient la situation actuelle au Panama, telle que vous l’avez observée ?
ETIENNE KOANTIG : Le climat actuel est l’apogée d’une défiance généralisée de la population vis-à-vis du personnel politique. Celui-ci est jugé incapable d’endiguer l’augmentation progressive mais fulgurante du coût de la vie. Depuis le début de l’année 2022, les prix des combustibles, qui se répercutent sur ceux de l’électricité et l’essence, ont augmenté de 40%. A l’heure actuelle, le prix du litre d’essence est de 1,30 USD pour un salaire médian de moins de 500 euros et un taux de chômage de 10%. A cela s’ajoute une augmentation des produits alimentaires, lesquels atteignent un niveau jugé insupportable par les consommateurs. Par exemple, le kilogramme de pâtes atteint aujourd’hui l’équivalent d’un euro, un prix exorbitant lorsqu’il est ramené au salaire médian. Le Panama reste, malgré une économie reposant sur le dollar et des revenus importants tirés de l’exploitation du canal (plus de 2 milliards de dollars par an, NDLR), l’un des pays du monde présentant un taux d’inégalités économiques parmi les plus importants du monde.

 

A.B. : Le gouvernement n’a-t-il pas tenté d’apporter une réponse à ces augmentations ?
E.K. : Le fait est qu’une première réponse a été apportée mais que celle-ci a été jugée bien trop tardive. Après une semaine de blocage début juillet, les autorités ont annoncé un gel des prix sur l’essence et les produits alimentaires. Cette action a été considérée comme plus qu’insuffisante par les manifestants qui désiraient une réelle réduction des prix, éloignée du plafond atteint à la mi-juillet. L’accord annoncé le 17 juillet 2022 intervient donc bien tardivement.

 

 

A.B. : En quoi consiste cet accord ?
E.K. : Dimanche 17 juillet 2022, la présidence annonçait avoir convenu d’un accord pour le déblocage des routes avec certaines organisations syndicales et populaires. On parle alors d’un « accord fixant le prix du carburant à 3,25 dollars le gallon et levant les blocages de route dans tout le pays », selon les mots de l’Alliance nationale pour les droits des peuples organisés. L’enjeu central de la contestation de ces dernières semaines était justement le prix du litre d’essence, fixé à 3,78 dollars. Les manifestants voulaient le voir divisé par trois, soit ramené à 0,79 dollar : ils ont donc refusé une première proposition de réduction à 1,44 dollar. Cet accord fixant le litre à environ 0,71 dollar, on peut parler d’une victoire du mouvement de contestation populaire. Cependant, certaines organisations ont rejeté le texte et ont annoncé poursuivre les opérations de blocage.

 

A.B. : Cette situation aurait-elle donc des origines plus profondes ?
E.K. : Sur les points de blocage que j’ai pu rencontrer dans la région d’Almirante, dans le nord du pays, c’est souvent le système économique panaméen tout entier qui est pointé du doigt. Une vingtaine de familles multimilliardaires contrôle l’économie du pays et est accusée de corrompre le gouvernement. Or, ce dernier est actuellement dans l’incapacité de payer ses fonctionnaires. S’ajoutent à cela une coupure générale de l’eau et de l’électricité dans tout le pays. Sans cet accord, nous aurions pu nous attendre à un blocage plus complet encore : cela pourrait aujourd’hui ne plus être à l’ordre du jour. Cependant, les problèmes de fond restent non-résolus : déficience des services publics, notamment en matière de santé et d’éducation, accès intermittent à l’eau, chômage et précarité.

 

A.B. : A quel point le pays a-t-il été bloqué avant la conclusion de cet accord ?
E.K. : Depuis le début du mois de juillet, les manifestants tiennent les routes, avec des barrages plus ou moins importants et fortifiés. On parle là de barrages rustiques : des arbres sont abattus et des campements sommaires établis par de petits groupes. Une chose est sure, aucun véhicule ne peut circuler librement. On pourrait imager la situation en risquant une comparaison avec les blocages des ronds-points en France par les gilets-jaunes en 2018. Une différence majeure est pourtant à noter : au Panama, on ne passe pas. Le blocage des routes s’est généralisé à tout le pays, avec une tentative de contrôle la semaine dernière de la frontière nord, marquant la rupture avec le Costa-Rica. Si les manifestants tiennent l’autoroute principale du pays, la Pan-American Highway, ils ont été repoussés par la force publique panaméenne à dix kilomètres de la frontière.

 

 

A.B. : Pourquoi ces évènements doivent-ils être observés avec attention ?
E.K. : Il convient ici de faire un bref rappel historique. Le Panama a, jusqu’en 1989, été le théâtre d’oppositions complexes entre des dirigeants issus de l’armée (les généraux Omar Torrijos de 1968 à 1981 et Manuel Noriega de 1983 à 1989, NDLR), les acteurs des trafics de drogue, les milices paramilitaires colombiennes, les réfugiés de la junte haïtienne et les Etats-Unis. L’essentiel de la place du Panama sur la scène internationale est historiquement lié au contrôle du canal, déjà imaginé par Charles Quint, mais aussi aux affaires d’évasions fiscales mises au jour par les scandales des Panama Papers puis des Pandora Papers en 2016 et 2021. Le peuple a longtemps été tenu éloigné de ces enjeux, n’ayant que peu de moyens d’y prendre part. Avec le blocage généralisé des axes de communication et le refus premier de céder aux propositions du gouvernement du président Laurentino Cortizo, le peuple panaméen s’est exprimé pour la première fois depuis longtemps. Preuve en est : il s’agit de la vague de contestations la plus importante depuis 1989. Plus intéressant encore, l’accord trouvé le 17 juillet 2022 pourrait être le point de départ d’un nouvel équilibre au sein du pays, le peuple ayant les moyens de faire pression.

 

A.B. : En tant qu’observateur, comment voyez-vous l’avenir de la situation ?
E.K. : Il est difficile de deviner le futur de ce genre de mouvement social. A ce stade, on ne peut vraiment parler que de colère. Le pays est plongé dans l’inconnu, avec deux issues envisageables. L’accord conclu avec le gouvernement sur les prix pourrait-il apaiser le pays ? Un blocage encore plus généralisé pourrait-il advenir ? Une chose reste sûre, les problématiques pointées par la contestation sociale n’ont pas toutes trouvées leurs réponses. Les questions de corruption et de dilapidation des ressources publiques restent centrales au Panama : malgré cet accord historique, la situation de ces dernières semaines pourrait durer, ou se répéter à moyen terme.

 

Etienne Koantig* est ingénieur au sein d’une coopérative agricole spécialisée dans la culture de la canne à sucre, une part importante de l’agriculture en Amérique centrale.
*Les noms et prénoms de notre interlocuteur ont été modifiés pour des raisons de sécurité.

 


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