Entrée du monastère Notre Dame de l'Atlas. ©Constance Avenel

Entrée du monastère Notre Dame de l'Atlas. ©Constance Avenel

À Midelt, aux portes du Moyen Atlas marocain, une poignée de moines cisterciens perpétue l’héritage spirituel de Tibhirine. Trente ans après l’assassinat de sept de leurs frères en Algérie, ils continuent, dans le silence et la prière, cette même vocation de présence chrétienne en terre d’islam à Notre-Dame de l’Atlas.

 

Il est 4 heures du matin. La nuit qui environne la chapelle du monastère Notre-Dame de l’Atlas est encore profonde. Les moines entonnent les vigiles, premier office de la journée. Et tandis qu’ils égrènent les psaumes, un autre chant s’élève au loin : celui du muezzin de Midelt appelant les fidèles à la prière, et à qui les chiens du voisinage s’empressent de répondre en chœur. À quatre reprises, le frère José Luis fait résonner la cloche du monastère. Sous le regard de Dieu, chrétiens et musulmans peuvent commencer la journée.

 

À Midelt, l’héritage vivant de Tibhirine

Adossé aux premiers contreforts du Moyen Atlas, le monastère domine les vergers qui entourent Midelt, ville berbère autrefois connue pour l’exploitation florissante des mines voisines sous le protectorat français. Derrière son portail, une poignée de moines cisterciens trappistes vivent une vie simple selon la règle de saint Benoît. Depuis 2000, ce site porte l’héritage spirituel du monastère de Tibhirine en Algérie. Après l’assassinat de sept de ses moines pendant la guerre civile en 1996, parmi lesquels le père prieur Christian de Chergé, c’est à Midelt que la communauté s’est définitivement installée. Leur histoire, rendue célèbre par le film Des hommes et des dieux, continue de bouleverser les visiteurs qui franchissent les portes de Notre-Dame de l’Atlas, où un mémorial leur est consacré. De l’Atlas algérien à l’Atlas marocain, les frères perpétuent aujourd’hui cette même vocation de présence chrétienne en terre d’islam.

 

Frère hôtelier José Luis devant la chapelle. ©Constance Avenel

Frère hôtelier José Luis devant la chapelle. ©Constance Avenel

 

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Le père Mickaël, prieur polonais de Notre-Dame de l’Atlas depuis janvier 2026, ancien dominicain devenu cistercien, résume ainsi leur mission : « Nous sommes des moines chrétiens ; et un chrétien est un missionnaire par définition. » Une affirmation qui pourrait surprendre : les moines là-bas ne prêchent pas sur les places publiques, ne cherchent pas à convertir ceux qui franchissent leur porte, ne baptisent pas. Cette présence discrète peut susciter l’incompréhension. Pourtant la mission est réelle : elle s’incarne dans le dialogue de chaque jour, la vie menée côte à côte avec les ouvriers, jardiniers, lingères et cuisinières qui font vivre les lieux. « Ils entendent les cloches et connaissent les airs de prière. Ils participent aussi à la conception de la crèche », raconte le prieur. L’échange est réciproque : la communauté reçoit de ses voisins marocains leur joie et leur générosité. « Des gens pauvres, mais ouverts, qui partageraient avec toi leur dernier morceau de pain. » continue le père Mickaël.

 

La Visitation, une vocation au dialogue

Pour comprendre ce qui anime cette petite communauté, il faut se pencher sur la scène de la Visitation, que les moines ont tenu à peindre au cœur de leurs murs : Marie venant rendre visite à sa cousine Élisabeth, enceinte. « Ce sont deux femmes qui s’entraident », explique simplement le père Mickaël. Mais le prieur invite à regarder plus loin. Ce qui semblait n’être qu’une visite d’amitié devient la rencontre de deux présences invisibles : au moment où Marie salue sa cousine, Jean-Baptiste tressaille dans le sein d’Élisabeth. « Lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi » (Luc, 1, 44).

 

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Pour les six moines de Midelt, cette Visitation est une manière d’habiter leur présence au Maroc : comme Marie vient rendre service à sa cousine, ils viennent en terre marocaine apporter un soutien, par leur présence, à la population locale ; et, au-delà, c’est le Christ lui-même qu’ils apportent. « Chaque moine doit porter Jésus en lui », précise le père prieur. Cette intuition irrigue toute la pensée de Christian de Chergé, qui méditait déjà sur la Visitation lors d’une retraite prêchée en 1990 au Maroc : « Marie n’apporte pas seulement son aide à sa cousine ; elle apporte, sans bruit, la présence du Christ » à une femme déjà visitée par Dieu.

Cette scène offre ainsi une image de la vocation des chrétiens en terre d’islam : ils ne viennent pas combler un vide spirituel ni remplacer une foi par une autre, mais à la rencontre d’hommes et de femmes qui, eux aussi, cherchent Dieu. « Notre rôle est d’apporter délicatement, invisiblement, le Christ aux autres », renchérit le père Mickaël. Une délicatesse qui se retrouve jusque dans la croix de la chapelle, copie de celle de Tibhirine imaginée par Christian de Chergé : un Christ en gloire, vivant plutôt que sanglant, message de paix adressé aux musulmans.

 

Une fraternité au-delà des religions

Christian de Chergé voyait dans la salutation de Marie « que la paix soit avec toi » un écho du As-salâm ‘alaykoum que les musulmans échangent quotidiennement. Le père Mickaël qualifie cette parole de créatrice, capable d’ouvrir une brèche. Cette salutation renvoie au Ribat es-Salam, le « Lien de la paix », fondé à Tibhirine en 1979 par Christian de Chergé et le père Claude Rault, futur évêque de Laghouat. Il s’agissait d’un groupe de prière réunissant chrétiens et musulmans, notamment soufis, autour d’une même ambition : bâtir une fraternité au-delà des différences religieuses.

 

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Il trouvait sa source dans la prière : à Tibhirine, tous priaient côte à côte, chacun fidèle à sa propre tradition, dans une proximité qui ne relevait ni du syncrétisme ni de la confusion, mais d’un respect mutuel né d’une même humilité devant Dieu. « Quand on prie, on est désarmé, et ça suscite naturellement le respect », résume le père Mickaël, pour qui croyants musulmans et chrétiens partagent l’essentiel : le sens de la transcendance. « Les appels à la prière du muezzin ne peuvent me laisser indifférent. Il n’y a que Dieu qui puisse appeler à la prière », confiait déjà Christian de Chergé. Et les musulmans, à l’inverse, se laissent toucher par les cloches du monastère.

À Midelt, Redwan offre un visage à cette fraternité discrète. Issu d’une famille berbère de la ville, il en connaît le monastère comme sa poche et développe aujourd’hui une petite entreprise de tourisme, Aylal el Atlas, où Notre-Dame de l’Atlas occupe une place de choix. « Grâce à mon activité touristique, je veux renforcer les liens entre chrétiens et musulmans », explique-t-il. Il arrive même que le jeune homme se joigne aux fidèles pour la messe dominicale. En effet, les chants le touchent, en particulier le Notre Père, en arabe Abbana li fi samawat.  Il rappelle que « ces moines et religieuses ont joué un rôle majeur à Midelt, enseignant les langues aux jeunes et aidant les femmes berbères à soigner des maladies », avec le désir de rassembler musulmans et chrétiens autour d’un mot : la paix.

Accompagner des groupes de touristes musulmans au monastère, conduire des chrétiens à la mosquée, faire découvrir à chacun les chants religieux de l’autre : à sa manière, Redwan s’inscrit dans l’esprit du Ribat es-Salam, cette fraternité spirituelle entre chrétiens et musulmans chère à Christian de Chergé.

 


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