Le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, visite le 21 novembre 2021 des soldats postés à la frontière avec la Biélorussie. ©Adam Guz/KPRM

Le 7 octobre 2021, le Tribunal constitutionnel polonais jugeait une partie des traités européens incompatible avec sa Constitution et réaffirmait ainsi la primauté du droit interne sur le droit européen. L’Union européenne s’est empressée d’affirmer qu’elle recourrait « à tous les outils » possibles afin d’inverser la tendance. Une déclaration à laquelle le président du Conseil des ministres polonais, Mateusz Morawiecki, a rétorqué que, si la situation devait perdurer, il considèrerait être entré en « Troisième guerre mondiale » et devoir utiliser « toutes les armes à sa disposition ». Ambiance.

 

On prête à l’Empereur, embarrassé par la résistance espagnole dans les gorges de Somosierra en novembre 1808, une formule célèbre qui forgea la légende des cavaliers d’Outre-Oder pour toujours. Arrêté aux portes de Madrid par des batteries d’artilleries, Napoléon Ier annonça vouloir faire charger son régiment de chevaux-légers polonais. Face aux réticences de son état-major, qui soutenait que cette manœuvre était impossible, il déclara : « Comment ? Impossible ! Je ne connais point ce mot-là ! Il ne doit y avoir pour mes Polonais rien d’impossible ! ». Deux siècles plus tard, la Pologne tente à nouveau l’impossible.

 

« Garde-toi, je me garde » : quand Bloque-mi et Bloque-moi entrent en vendetta

Le 7 octobre 2021, la plus haute juridiction polonaise, le Tribunal constitutionnel, rendait une décision qui allait faire du bruit. En soutenant dans cet arrêt que les articles premier et dix-neuf du Traité sur l’Union européenne étaient contraires à la Constitution polonaise, ce tribunal refusait l’imposition du droit communautaire sur le droit national. Saisi par le président du Conseil des ministres Mateusz Morawiecki, le tribunal a souligné que « la tentative d’ingérence de la Cour de Justice de l’Union européenne dans le système judiciaire polonais remet en cause les principes de l’Etat de droit, de la primauté de la Constitution polonaise ainsi que le principe de sauvegarde de la souveraineté dans le processus d’intégration européenne ». Comme le résume la présidente de la juridiction Julia Przyłębska, « les organes européens agissent au-delà de leurs compétences ».

Ce bras de fer s’inscrit en réalité dans un contexte plus large. Depuis 2015, la réforme ambitieuse de la justice voulue et lancée par le parti conservateur au pouvoir, le parti Droit et Justice (PiS), n’en finit pas de nourrir les oppositions entre Bruxelles et Varsovie. Le virage politique pris par la Pologne a nourri bien des débats sociétaux internes qui, ô problème, dérangent l’Union européenne. Nombreuses sont les décisions polonaises qui irritent la bien-pensance bruxelloise. Résultat : les sanctions financières à l’encontre de Varsovie se sont multipliées ces dernières années. Un récit d’accrochages entre deux acteurs, aussi passionnant que compliqué mais qui permet avant tout de prendre de la hauteur. Interrogé par Jean-Jacques Bourdin le 8 octobre sur BFMTV, le secrétaire d’Etat français aux Affaires européennes, Clément Beaune avait la clairvoyance de reconnaître que cette affaire n’est « ni un sujet technique ou un sujet juridique. C’est un sujet éminemment politique, qui s’inscrit d’ailleurs dans une longue liste de provocations à l’égard de l’Union ». Si l’auteur de ces propos esquisse lui aussi une lecture politique de la situation, laquelle est d’ailleurs partagée par la seule France Insoumise, son constat est le bon.

 

« Прывітанне » ou bonjour de Biélorussie

Si la Pologne entretient un échange de balles infini avec Bruxelles, c’est parce qu’elle réclame à juste titre le droit de faire ce qu’elle veut chez elle, c’est-à-dire notamment d’y appliquer sa propre législation. Un débat qui pourrait s’avérer stérile quand on connaît les capacités de la présidence de l’Union à résister à la volonté des peuples. Pourtant, un nouveau combattant est entré dans l’arène en ce mois de novembre : la Biélorussie, voisin oriental de la Pologne et de l’Union européenne toute entière. Le pays dirigé par Alexandre Loukachenko force, en laissant se masser à la frontière polonaise des milliers de migrants, la Lituanie et la Pologne à déclarer l’état d’urgence sur une bande large en moyenne de trois kilomètres. Un millier de policiers et 15 000 militaires polonais sont mobilisés aux côtés de centaines de réservistes face à plusieurs milliers de migrants qui s’attaquent de manière épisodique aux murs de barbelés érigés pour les séparer de l’Europe occidentale. Là encore, tensions et ambiance peu conviviale.

La presse européenne fait état, selon le terme consacré, d’une « attaque hybride », c’est-à-dire une agression légale, où des moyens légaux sont utilisés par la Biélorussie. En effet, une agence de voyage très proche du gouvernement de Loukachenko est à l’origine de la plupart des réclamations de visas touristiques qu’ont obtenues les migrants. Le Conseil de défense de l’Union européenne a d’ailleurs très justement relevé une « instrumentalisation d’êtres humains » par le voisin biélorusse. Quel en est le but ? Piller le portefeuille généreux de Bruxelles et cela sur le modèle de référence : la manœuvre turque en mars 2020, lors de laquelle Recep Tayyip Erdogan avait, pour avoir agglutiné 130 000 migrants à la frontière grecque, touché 6 milliards d’euros. Moins de deux ans plus tard, la ponction risque d’être tout aussi salée : outre sa capacité à ouvrir les vannes migratoires, la Biélorussie rappelle à ses aimables voisins qu’elle accueille quatre gazoducs qui relient la Russie à l’Europe.

C’est dans ce cadre là que l’Union européenne se sent obligée d’opérer un virement vis-à-vis de sa rebelle Pologne. Un set partout pour autant ? Hélas, pernicieuse est Bruxelles. Présidée par l’allemande Ursula von der Leyen, la Commission européenne, comme toutes les instances de l’Union, ne soutient qu’en façade Varsovie. L’Allemagne a fait depuis 2015 le plein de bras issus de l’immigration afin de faire tourner son industrie et s’empresse maintenant d’utiliser l’Union européenne qu’elle pilote afin de mettre le holà sur le chantage biélorusse. Angela Merkel, dans un dernier geste, a demandé au président russe une intervention tandis que la plupart des ministres français adressaient la même supplique à Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères russe. Le ministre allemand de l’Intérieur Horst Seehofer a même milité pour que la Pologne puisse construire un mur pour la défense de « sa frontière européenne ». Seulement, l’Union européenne et l’Allemagne ne lâchent pas pour autant Varsovie : les fonds du plan de relance européen sont toujours retenus vis-à-vis de la Pologne, qui assume seule la construction dudit mur. Le Parlement européen quant à lui ne rougit pas de faire la sourde oreille aux rares parlementaires qui ont alerté l’institution dès le début de la manœuvre biélorusse et de voter une résolution condamnant la Pologne pour sa loi protégeant le droit à la vie depuis la conception.

Ainsi, il est une erreur de considérer que la Pologne est passée d’une figure de paria à celle de héros aux yeux de Bruxelles. Soutenir Varsovie dans son rôle de garde-frontière c’est bien, la condamner en même temps pour son droit interne c’est largement discutable et peu honorable. C’est même risqué ! En effet, seul le naïf peut croire que les migrants massés à la frontière et originaires pour la plupart de Syrie, du Yémen ou d’Irak, visent la Pologne. C’est l’Europe occidentale qui est en ligne de mire. Alors pourquoi la Pologne ne se laisserait-elle pas aller au chantage elle aussi ? Elle pourrait à bon droit utiliser les mêmes procédés d’attaques hybrides face à une Union européenne qui ne la respecte pas. L’Union aurait-elle le même comportement vis-à-vis de Varsovie si les migrants étaient massés à la frontière avec l’Allemagne ? Heureusement pour nous, la Pologne est loyale et ne cesse de faire des pas vers Bruxelles pour l’amélioration de ses relations, en témoigne le tweet du Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki qui qualifie les manœuvres biélorusses de « plus grande tentative de déstabilisation de l’Europe » depuis la guerre froide. Le polonais y accuse le président biélorusse Alexandre Loukachenko d’avoir « lancé une guerre hybride contre l’UE. C’est [la] plus grande tentative de déstabilisation de l’Europe depuis 30 ans. La Pologne ne cédera pas au chantage et fera tout pour défendre les frontières de l’UE ». La Pologne est un membre de l’Union européenne au même titre que les autres, accordons-lui en échange le respect de son droit interne, c’est la moindre des choses !

 

Semper Invicta : pour une Europe toujours invincible

« Le blason est la clef de l’histoire » expliquait Gérard de Nerval (1808-1855) dans son Angélique (in Les Filles du feu, 1854). On raconte en effet à Varsovie une bien belle histoire, dont a hérité le blason de la ville, figurant sur fond de gueules une sirène portant un bouclier et une épée d’or. Ladite sirène fut un jour lassée des rivages de Dantzig et de la Baltique. Remontant alors la Vistule, elle trouve refuge sur une plage et décide d’y séjourner. Sa présence est pourtant source de problèmes : la créature fait fuir les poissons et abîme les filets des pêcheurs voisins. Armés d’un désir de vengeance, les pêcheurs se précipitent sur cet hôte dérangeant. Bien vite, ces derniers se ravisent, séduits par la beauté des chants qui émanent de la Vistule, et décident de laisser une place à la belle inconnue. Hélas, l’argent, qui fait tout vice, pousse un financier à capturer la sirène et à l’exposer dans sa boutique de poissons. Alertés par les cris de leur cantatrice, les Varsoviens, (car ce sont eux !) volent au secours de celle qui les avait séduits. Sensible au geste désintéressé des pêcheurs et loyale, la sirène décide de dédier sa vie à la protection de la ville. Armée, elle monte désormais la garde avec son épée et son bouclier sur la place de la Vieille-Ville, prête sa vie à la défense de la cité.

On reconnaîtra aisément dans cette histoire nos peuples européens, prêts à faire le bien autour d’eux mais trop souvent soumis aux chantages des financiers, dont il importe peu de défendre nos cités. Hélas, la naïveté occidentale a trop souvent permis aux méchantes sirènes de s’introduire en notre sein et d’en détruire les fondements même. L’utilisation politique des migrants extra-européens par des puissances en manque d’allocations a trop donné aux auteurs des attaques terroristes qui nous ont endeuillés l’occasion de pénétrer nos rangs. Si la sirène de la Vistule était désintéressée et fut fidèle à Varsovie, il y a hélas peu de chances que les masses regroupées à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie soient d’un aussi pacifique acabit. On ne compte plus les écrits des témoins des guerres que l’Occident livre dans le monde et qui font état d’une guerre de civilisation. Peut-être la morale de cet épisode réside-t-elle dans le fait que notre sirène venait des bords de la Baltique, et non d’Irak.

 

Semper Invicta : sur la place de la Vieille-Ville à Varsovie, la sirène défend loyalement l’Europe.

 


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