Le président Emmanuel Macron sur le perron de l'Élysée le 6 juillet 2017. ©Ibrahim Ajaja / World Bank

« Mesdames et messieurs, conformément à l’article 8 de la Constitution, le président de la République, sur proposition du Premier ministre, a nommé… ». Une phrase d’apparence banale, prononcée par un homme en costume devant un micro, sur le perron de l’Elysée, à chaque annonce de gouvernement. Si l’homme qui adresse la composition des gouvernements aux Français est méconnu du grand public, il a, au fil du temps, gagné un surnom qui veut dire beaucoup : « l’homme du président ». Qui se cache derrière la fonction de secrétaire général de l’Elysée, un rôle qu’aucun texte ne mentionne ? Analyse.

 

« Le truc qui est triste à propos de la fonction de secrétaire général, c’est que, pour beaucoup de gens, ce n’est que le type qui lit sur le perron de l’Elysée. Si ce n’était que ça, je ne pense pas qu’on ferait un film sur le sujet ». Cette réflexion de Hubert Védrine, secrétaire général sous la présidence de François Mitterrand de 1991 à 1995, a été choisie comme préambule au documentaire réalisé par Vincent Martigny et Joseph Beauregard pour Public Sénat diffusé pour la première fois le 21 décembre 2021. Une phrase qui n’est pas si anodine, tant la fonction et ceux qui l’ont incarnée restent inconnus de l’opinion.

 

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Lors de l’installation à l’Elysée du président de la République Charles de Gaulle, en 1958, l’instigateur du nouveau régime veut s’entourer de fidèles : il ressuscite un poste prévu par la IIIème République mais jusqu’alors purement administratif. Le rôle de ce nouvel arrivé est simple : il s’agit d’être partout et de tout savoir, c’est-à-dire en un mot être celui « qui voit tout, entend tout, mais ne dit rien. ». Aujourd’hui encore, le secrétaire général de l’Elysée est le même : un éternel discret au cœur de la machine républicaine. Preuve en est, l’actuel secrétaire général est sur toutes les photos, dans toutes les illustrations, souvent en Une des journaux. Simplement, les objectifs ne lui sont que très rarement destinés, il est un éternel abonné aux seconds plans. Faites le jeu avec votre entourage et vous réaliserez toute la place que prend Alexis Kohler… sans la prendre. Si beaucoup le reconnaitront, peu le nommeront et moins encore expliqueront sa présence. L’œil avisé en histoire de l’art sait bien qu’un tableau s’explique souvent par ce qu’il montre de la manière la moins évidente : qui avait tout de suite compris l’importance du personnage féminin représenté seul et triste au sein du joyeux Déjeuner des canotiers peint par Auguste Renoir ? Ainsi, de la même manière, il n’est pas évident de voir en l’homme-en-gris-et-aux-lunettes-derrière-Macron l’une des pièces maitresses de l’exécutif.

 

La Parca Maurtia de la République

Quand les Grecs se dotaient de Moires et les scandinaves de Nornes, les Romains voyaient en une Parque l’acteur central de leur destinée. Sous la Vème République, accéder à des responsabilités au sein d’un gouvernement ou d’un cabinet passe forcément par un abandon au bon vouloir de la Parque de l’Elysée : le secrétaire général. Pour Pierre-René Lemas, qui occupe ce poste durant le quinquennat de François Hollande, la situation est simple : « vous levez la tête et au-dessus de vous, il y a juste le président de la République ». Preuve en est le coup de maître réalisé par son successeur, Jean-Pierre Jouyet, qui, en 2014, somme le ministre de l’Economie Arnaud Montebourg, qui vient d’adresser publiquement son soutien aux frondeurs socialistes, de démissionner. Emmanuel Macron, un des protégés du secrétaire général, est aussitôt propulsé à Bercy. Des nominations des membres du gouvernement à leurs attributions en passant même par la composition de leurs cabinets, le secrétaire général est partout : il est l’arbitre de ce que Hubert Védrine appellera « les discussions de marchands de tapis ». Rien n’encadre son emploi du temps, le secrétaire général enchaîne sans discontinuer les rendez-vous avec les ministres, les collaborateurs, les acteurs économiques et… les lobbys.

 

L’homme du président

Le secrétaire général est pourtant bien plus que le principal féru de discipline d’un vulgaire lycée public. Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, « l’homme du président », en la personne de Claude Guéant, devient un élément de plus en plus essentiel et de plus en plus visible : il est devenu l’homme des missions spéciales. Ce rôle éclate au grand jour en juillet 2007 lorsque la Lybie de Mouammar Kadhafi annonce la condamnation à mort de cinq infirmières bulgares emprisonnées pour avoir inoculé le virus du sida à plus de 400 enfants lors de transfusions sanguines. Si le président Sarkozy s’engage à obtenir leur libération, il ne prend pas le risque de se rendre sur place et envoie son ombre, Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée. Dix ans plus tard, ce dernier révèlera avoir négocié une libération immédiate contre une compensation financière, versée par le Qatar au nom de l’Union européenne, et la promesse d’une invitation du Guide de la révolution à Paris. Le secrétaire général révèle ici tout son pouvoir : il peut s’engager à la place et au nom du président de la République, cela même au détriment du ministre des Affaires étrangères. Rentré à Paris, Claude Guéant calmera les protestations du ministre, Bernard Kouchner, et remplira son rôle de défenseur du président en remettant vertement à sa place Rama Yade, jeune secrétaire d’Etat chargée des Affaires étrangères et des Droits de l’homme qui s’insurge contre la venue du dirigeant libyen.

 

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Le rôle du secrétaire général peut ainsi s’avérer très politique : Jean-Louis Bianco se vantera ainsi d’avoir fait plier François Mitterrand, qu’il sert de 1982 à 1991. Il portera ainsi la voix des ministres, qui désespèrent de voir leur président aussi statique dans son approche des régimes africains. Convaincus de la nécessité de souligner auprès de ces derniers que l’aide de la France doit désormais être conditionnée à un respect du droit international, les ministres du gouvernement Rocard chargent Jean-Louis Bianco de plaider en leur faveur auprès du mur élyséen. Lors du Sommet de la Baule en 1990, François Mitterrand déclarera finalement qu’« il est évident que cette aide traditionnelle, déjà ancienne, sera plus tiède en face de régimes qui se comporteraient de façon autoritaire sans accepter l’évolution vers la démocratie ».

 

L’ombre fidèle

Une constante demeure : la fidélité du secrétaire général de l’Elysée au président de la République. Aussi, lorsque le 3 octobre 1980 survient un attentat à la bombe contre la synagogue de la rue Copernic, le secrétaire général Jacques Wahl se trouve bien embarrassé. Sensible au caractère largement antisémite de cette attaque, son père étant mort en déportation, il joint le président Valéry Giscard, qui chasse à Chambord, afin que celui-ci réagisse au plus vite. Si le président refuse de s’adresser aux médias car il refuse de croire aux revendications des milieux néonazis, il rate un coup politique que réalise son opposant François Mitterrand en affichant le premier son soutien. Giscard sera accusé d’indifférence et perdra ainsi une partie de l’opinion à huit mois de l’élection qui signera sa perte. Pourtant, sans faille, Jacques Wahl restera fidèle au président : le secrétaire général est, peu importe les désaccords internes, l’ombre du président.

 

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Cette fidélité peut être largement récompensée : le président et son secrétaire forment un tandem. Aussi, lorsque Jean-Pierre Jouyet est accusé par le journal Le Monde d’être le dirigeant d’un cabinet noir chargé par François Fillon de « taper sur Sarkozy », ce que l’ancien Premier ministre démentira en accusant le secrétaire général de diffamation, le soutien de François Hollande est sans faille. Pendant plusieurs jours, la présidence Hollande est, au travers de « la première personnalité de la présidence de la République », accusée par les sarkozystes comme Bruno Le Maire de « mentir aux Français ». Refusant la démission de son secrétaire général, le président Hollande fera alors preuve d’autorité. Hélas, si ce duo peut être fidèle, il ne peut échapper au risque de se faire déborder par les erreurs des ministres : imaginez la posture de Pierre-René Lemas lorsqu’il téléphone à Jérôme Cahuzac confronté aux révélations de Médiapart. Sans doute ce dernier avait il déclaré avec aplomb au secrétaire général et au président ce qu’il devait affirmer devant l’Assemblée nationale : « je n’ai pas, je n’ai jamais eu, de compte à l’étranger, ni avant, ni maintenant ».

 

Quand nécessité fait loi

Nous l’avons vu, le secrétaire général est une pièce maitresse du fonctionnement de notre régime. Pourtant, son existence même pourrait être décriée. Pourquoi un tel pouvoir devrait-il échouer entre les mains d’un homme illégitime ?  En effet, si le secrétaire général parle, il s’introduit sans la légitimité du suffrage entre le président et le Premier ministre et ainsi parasite le fonctionnement des institutions. Ce rôle politique est éminent depuis le passage au quinquennat : nos institutions excluant désormais de plus en plus le Premier ministre, qui est « un collaborateur » et non plus un chef du gouvernement, le secrétaire général pourrait être devenu un vice-président. Preuve en est le surnom de « Cardinal » donné à Claude Guéant, en allusion à un Mazarin tout puissant, au sommet de l’Etat.

 

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En réalité, la nécessité de son existence fait loi. Si le secrétaire général est illégitime démocratiquement, c’est avant tout parce que cela est nécessaire : il est ainsi révocable, corvéable à merci et ne bénéficie pas d’un espace politique. Aussi, si l’on sait qu’au travers du secrétaire général agit toujours le président de la République et non une entreprise personnelle, on rend impossible toute ingérence de la part de lobbys : on n’investit pas sur quelqu’un qui n’a pas de mandat !

Enfin, le secrétaire général est sans doute l’homme qui, au cours d’un mandat présidentiel, est au plus près du chef de l’Etat, il en est donc le protecteur infatigable. Ainsi, lorsque les rumeurs de maladie de François Mitterrand ont éclaté et qu’une vacance du pouvoir aurait pu advenir, Hubert Védrine a sans aucun doute gouverné seul. Le secrétaire général est un compagnon du crépuscule : il s’en ira avec le président de la République.

 


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