Le pape François saluant la foule sur la Place Saint-Pierre le 15 octobre 2014. ©Mazur/catholicnews.org.uk

Ce rapport est historique en France. Les médias en parlent régulièrement. Les journaux crient au scandale. La radio a réalisé de nombreuses interviews dessus largement relayées par les médias sociaux. Les familles en parlent, les cercles d’amis débattent, tout le monde en parle mais finalement une question essentielle se pose : qui l’a lu ? Analyse.

 

Ce rapport a été commandé par la CEF (Conférence des évêques de France) et la CORREF (Conférence des Religieux et Religieuses de France) le 8 février 2018 et a été rendu le 5 octobre 2021 par la CIASE. A la tête de la commission, Monsieur Sauvé, vice-président honoraire du Conseil d’Etat. Il a été entouré pour ce faire de 21 personnes bénévoles aux professions diverses (il n’y a pas d’ecclésiastique ou de victime au sein de cette commission) : anthropologue, sociologue-démographe, avocat, psychiatres, professeur de droit, haut fonctionnaire, théologiens, historiens, psychanalyste… La commission est donc composée de personnes compétentes dans les sciences sociales.

 

Méthodologie du rapport

Il existe un ensemble d’experts et de personnes autres qui ont également travaillé pour le rapport. La commission précise bien qu’elle a eu un très large droit d’enquête : pas de budget limite, accès aux archives en totalité. Avec un coût total de 3.8 millions d’euros, le rapport totalise 26 000 heures de travail. Il se fixe quatre grandes missions : faire la lumière sur les violences sexuelles au sein de l’Eglise ; examiner comment ces affaires ont été ou non traité ; évaluer les mesures prises par l’Eglise pour faire face à ce fléau ; faire toute recommandation utile.

La commission a procédé en quatre temps pour réaliser ce rapport. Elle a d’abord réalisé un appel à témoin du 3 juin 2019 au 31 octobre 2020. Il en a résulté que la commission a pu nouer 6 471 contacts, réaliser 3 652 entretiens téléphoniques, reçue 2 459 courriels et 360 courriers ainsi que d’autres éléments. Elle a dans le même temps procédé à une recherche archiviste et socio-historique. En parallèle une étude socio-anthropologique composée de 153 auditions et de 2 819 courriels et courriers qui ont fait l’objet de traitements avec des éléments comme des journaux télévisés, des articles de presse… Enfin, 73 auditions en séances plénières d’experts, sachant et de grands témoins ; 174 personnes victimes entendues par des représentants de la commission (en binôme) ; et 48 auditions de 67 personnes qualifiées de tous horizons ont été mené.

Des groupes de travail ont été fondés par la suite afin de croiser les regards entre compétences et résultats des travaux menés. Ces groupes de travail ont rendu un rapport de 2000 pages articulé en trois grandes parties citées précédemment. Si l’on résume les violences sexuelles qui ont été pris en compte dans ce rapport, elles vont des mots jusqu’à l’acte de viol. Il est très important de considérer cela afin de comprendre les chiffres qui sont énoncés dans le rapport. Le terme « agression sexuelle » semble être un terme similaire à celui de « violences sexuelles ». On considérera que les deux termes recoupent la même définition.

 

Premiers résultats

Le résultat de l’enquête a montré que sur cette période il y aurait eu sur le territoire français environ 5.5 millions de personnes ayant subi une ou plusieurs agressions sexuelles. La part de responsabilité de l’Eglise, c’est-à-dire des personnes qui ont subi ces actes de la part de personnes travaillant, œuvrant pour l’Eglise est de 6%, soit 330 000 agressions sexuelles. Dans ce chiffre on trouvera 216 000 agressions sexuelles commis par des prêtres, religieux et religieuses (soit 4% du volume total). On y distinguera également 114 000 agressions sexuelles de la part de laïcs (soit 2% du volume total). Le nombre de clercs et religieux agresseurs est très difficile à estimer. Il est évalué de 2900 à 3200 personnes environ soit 2.5% à 2.8% des 115 000 effectifs sur cette période. La commission arrête un chiffre supérieur à 3%. Il est à noter que ces chiffres sont inférieurs à d’autres pays. Le rapport conclu ainsi : « L’Eglise Catholique est ainsi, hors des cercles familiaux et amicaux, le milieu dans lequel la prévalence des violences sexuelles est la plus élevée ».

 

Un phénomène complexe

Avoir des chiffres pour comprendre la réalité du phénomène est un travail de mise en lumière. Il faut l’étayer maintenant pour en comprendre les causes explicatives. Le rapport distingue 3 périodes différentes. 1950-1970 : il s’agit de la phase culminante de ces agressions. 1970-1990 : il s’agit d’une phase de reflux du phénomène. 1990-aujourd’hui : il s’agit d’une phase de recrudescence. (Il s’agit d’une phase où le phénomène reprend). Ces trois phases distinctes permettent de faire un recueil de données sur un certain nombre de sujets sociétaux qui se déroulent au même moment afin de trouver des éléments d’explications et de résolutions. Dans la grande majorité des cas, les personnes agressées sont mineures. Le rapport montre que se sont souvent des garçons pré-adolescents venant de tous les milieux sociaux qui sont victimes.

Le rapport distingue 6 configurations dans lesquels se déroulent les agressions : l’abus paroissial ; l’abus scolaire ; l’abus familial ; l’abus éducatif ; l’abus thérapeutique ; l’abus prophétique. Il distingue également 3 dispositifs d’emprise, c’est-à-dire les éléments que vont utiliser les agresseurs : les sacrements ; les vocations ; la charité et le service.

 

Des agresseurs en diminution

Au sein du rapport, 11 agresseurs ont été interrogés afin de comprendre les parcours de vie de ces personnes. Il est à noter qu’elles sont nées entre 1933 et 1954. Les personnes interrogées, relève la commission, ont une fréquente tendance à minimiser l’acte qu’elles ont porté voire même jusqu’à réaliser une dénégation des accusations. La reconnaissance pleine et entière de l’acte est rare.

Il faut distinguer parmi les agresseurs ceux qui sont passés à l’acte peu de fois et ceux qui sont multirécidivistes. Le phénomène est différent et la réponse à apporter l’est aussi. Si globalement le phénomène est important (selon le rapport) il est en diminution dans le temps. Les mécanismes pluriels de ces agressions sont identifiés et encore plus ceux qui sont à caractères systémiques. Ils font donc l’objet de recommandations.

Il apparaît, selon le rapport, que des logiques d’autorité de la part des agresseurs se sont mues en pouvoir puis dévoyée en emprise. Il y a en parallèle chez la victime un renforcement de la situation de vulnérabilité qui est renforcé par le contexte ecclésial. De ce fait, le traumatisme des victimes est aggravé par la qualité des auteurs.

 

Les raisons d’une attitude passive de l’Eglise de France

Il semble, selon le document, que l’attitude de l’Eglise en France n’a pas été celle qui a été attendu. Sa réaction a évolué au cours du temps. Les mêmes périodes citées précédemment ont fait l’objet de l’analyse et de la réponse apportée par l’institution. 1950-1970 : l’Eglise a une volonté de se protéger du scandale en essayant de « sauver » les agresseurs, ainsi que l’occultation du sort des personnes victimes invités à faire silence. 1970-1990 : la question passe au second plan, derrière la crise sacerdotale qui accapare davantage les structures internes de prise en charge des clercs « à problème ». 1990-aujourd’hui : il y a une prise de conscience du phénomène avec un tournant majeur en 2010 ayant produit la demande du rapport de la CIASE en 2019.

Le temps de réaction de l’Eglise a été de 70 ans environ avant que ce rapport CIASE ne paraisse. Il existe plusieurs explications. En premier lieu le droit canonique présente des lacunes en la matière. « La commission conclut à l’inadéquation du droit canonique aux standards du procès équitable et aux droits de la personne humaine dans la matière si sensible des agressions sexuelles sur mineurs ». En deuxième lieu, le dévoiement, la dénaturation, la perversion auxquelles ont données prise la doctrine et les enseignements de l’Eglise catholique sont susceptibles d’avoir favorisé la survenue des violences sexuelles par : une excessive sacralisation de la personne du prêtre ; la survalorisation du célibat et des charismes chez certaines personnes ; le dévoiement de l’obéissance lorsqu’elle confine à l’oblitération (diminution) de la conscience ; le détournement des écritures. En dernier lieu, la commission montre qu’il n’y a pas eu d’attention suffisante quant aux « offenses à la chasteté » ou la vision excessivement taboue de la sexualité. Fort de cet ensemble, l’Eglise à travers sa hiérarchie gouvernante n’a pas su discerner plus tôt la réalité de ce phénomène et n’a donc pas jugé nécessaire de dégainer plus rapidement. Il est à noter que des actions ont été faites depuis les années 2000, mais elles sont inégalement réalisées sur le territoire français et n’ont pas fait l’objet d’un suivi par un organe centralisé.

 

Les conséquences pour les victimes, les agresseurs et pour l’Eglise

Il y a deux grands niveaux de conséquence : immédiat et à long terme.

Immédiatement, outre le fait que la personne soit profondément désorientée par cette réalité qui s’abat sur elle (avec toutes les conséquences psychologiques, psychosomatiques, sociales…), le processus de parole est long et difficile pour les personnes agressées. Leur prise en charge se fait difficilement par l’institution (l’Eglise) et parfois encore plus difficilement à accepter par la famille. La personne est donc très souvent profondément seule. A long terme, voici un court témoignage prit dans le rapport des auditions : « Et puis et surtout, il y a le manque de désir, manque du désir vibrant de vie, du désir d’honorer la vie dans toutes ses composantes. Ce désir a été sauvagement réduit au silence par l’état de sidération dans lequel tombe la victime face à son agresseur. Cette sidération est finalement un effondrement du désir. Et c’est sûrement le pire de tout. »

A ce jour, le droit canonique n’élucide que trop partiellement les éléments de réponse face à cette typologie d’actes. Les tribunaux ecclésiastiques ont donc en théorie le pouvoir de restreindre les droits et devoirs de l’agresseur (clercs ou laïcs) au sein de l’Eglise mais les recommandations du rapport demandent la précision de ce droit car jugé « inégal et insuffisant ». Le tribunal pénal civil peut aussi prendre en charge l’affaire à l’heure actuelle. La réponse de la société civile va de l’amende à la prison en fonction du délit.

Il y a beaucoup de silence autour de ces affaires. Cela laisse penser que les chiffres pourraient être plus élevés à cause de la limitation de la connaissance des faits. Elle doit donc prendre conscience du « phénomène massif », d’autant plus que l’Eglise est bien plus concernée que d’autres lieux de socialisation des enfants à l’exception de la famille et des cercles amicaux. Une structure pour prendre en considération les victimes doit être montée, auditée et révisée régulièrement pour accueillir et accompagner « des vies ravagées par les agressions ». Cela passe essentiellement par la reconnaissance de la personne en tant que victime et la reconnaissance des conséquences dans la vie de la personne agressée à long terme. Un dédommagement est aussi à prévoir.

 

Des recommandations qui posent question

Elles sont au nombre de 45 dans le rapport abordant une large variété de problématiques. Certaines sont d’ordre de suivi des prêtres et des religieux, d’autres sur la rénovation de la formation dans les séminaires, d’autres encore sur le droit canonique ou sur la remise en question de certaines bases de la doctrine pour faire évoluer les mœurs… Certaines parmi elles relèvent de la compétence des évêques de France (création d’une structure d’accueil, …), d’autres directement de la responsabilité du Vatican (droit canonique, ordination d’hommes mariés…). La recommandation principale propose la création d’une structure d’accueil et d’écoute des victimes pilotée au niveau national et présent au niveau régional voire même en dessous. Cette recommandation semble tout à fait pertinente avec d’autres comme combler les lacunes du droit canonique… Néanmoins quelques-unes interrogent et font débat dans la sphère publique.

A titre d’exemple, la recommandation 4 remet en question le célibat des prêtres et demande à ce que soient reconsidérées les conclusions du synode en Amazonie « ad experimentum » sur les hommes mariés voulant devenir prêtre. Non seulement, il n’est pas sûr que cela réglerait complètement la question des agressions sexuelles mais cela ferait passer la primauté de la sexualité dans la vie d’un homme consacré, ce qui pose la question de la finalité de sa sexualité. Cela la montre implicitement comme incontrôlable chez beaucoup.

Les recommandations 8 et 43 demandent explicitement à ce que le secret de confession tombe si certains éléments (en l’occurrence des agressions sexuelles sur mineurs) sont avoués. Cela se traduit par un signalement aux autorités judiciaires et administratives. Si cette mesure part d’un bon sentiment « la protection des enfants », elle, laisse planer néanmoins un doute assez fort sur l’étanchéité du secret de confessions qui garantit au pénitent un total cloisonnement et donc un lieu où il peut avouer ses péchés en toute confiance. Outre la confiance qui deviendrait partielle, cela pose la question de la prédominance du droit divin sur le droit de la société dans lequel l’Eglise s’inscrit. Ces décisions risqueraient donc d’ouvrir la porte à beaucoup d’autres…

La recommandation 36 qui propose de renforcer la présence des femmes dans les sphères décisionnelles pose problème. Si cette réforme peut apporter un certain éclairage sur les décisions, elles ne peuvent pas a priori avoir reçu la même formation que les prêtres pour atteindre les niveaux décisionnels de l’Eglise. Il faudrait donc prévoir un parcours annexe de laïcs hommes et femmes et non pas seulement que féminin pour aider les décideurs. Il est peut-être à reconsidérer que les évêques nouvellement nommés puissent suivre une vraie formation au management afin de pouvoir mieux remplir le rôle qui leur incombe. Suppléer n’est pas toujours la bonne réponse, former les décisionnaires de l’Eglise peut aussi en être une autre.

D’autres recommandations posent question. Elles ont le mérite d’être des propositions concrètes. Mais il faut les discuter, les améliorer car elles présentent le biais significatif de n’avoir été construites qu’à partir du problème des agressions sexuelles. Or il existe -heureusement ! – bien d’autres paramètres à prendre en compte au sein de l’Eglise.

 

Conclusion et pistes de réflexion

L’Eglise catholique de France se trouve donc bien ballotée dans la tempête entre un motus proprio (qui vient de trouver son application la plus stricte auprès du Vatican) remettant en cause les fondements liturgiques et un rapport sur les agressions sexuelles ébranlant sa structure. Et cela ne semble pas se finir. Le rapport CIASE a été récemment examiné par l’Académie Catholique qui a proposé au pape un document critique. L’institution remet fortement en doute les chiffres avancés du rapport à la suite d’erreurs méthodologiques…

Face à ce phénomène une question turlupine : à quel point existe-t-il une corrélation (non évaluée scientifiquement à ce jour) entre l’augmentation globale du nombre d’agressions sexuelles et la libération des mœurs (films romantiques, facilitation des procédures de divorces, pornographie, consumérisme ambiant (des biens et des personnes), marketing, libération des taboues, individualismes, mollesse intellectuelle, paresse spirituelle, bien-pensance…) qui sont venus assouplir une morale jusqu’au laxisme laissant libre cours à l’agissement de certains ?

Une autre question se pose également : comment qualifier le combat spirituel que mènent ces agresseurs ?

Enfin : peut-on encore faire confiance aux prêtres ? Oui car même s’il existe 3% d’agresseurs chez les clercs et religieux, n’oublions pas les 97% qui sont restés fidèles à leurs engagements, bienveillants à l’égard des enfants et adolescents, qui ont su révéler tant de vocations et conduire les familles vers Dieu. N’oublions pas qu’eux aussi sont des victimes collatérales de ces agressions et aussi involontairement de ce rapport.

 


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