L'otage français Denis Allex apparaît dans une vidéo en juin 2010 sur un site djihadiste. ©Capture d'écran

Le 11 janvier 2013, la Direction Générale de la Sécurité Extérieure lançait une opération de grande envergure avec pour objectif la libération d’un de leurs agents, de son pseudonyme «Denis Allex», détenu depuis près de trois ans en Somalie par le groupe djihadiste Harakat al-Chabab al-Moudjahidin. Cet adjudant-chef du Service Action, marié et père de trois enfants, avait été envoyé en Somalie en tant qu’instructeur pour les forces de police et la garde présidentielle du gouvernement de transition.

 

Il est enlevé par un commando armé le 14 juillet 2009, dans l’hôtel où il loge alors, à Mogadiscio, capitale somalienne. Si l’un de ses confrères, Marc Aubrière, parvient à s’échapper des mains du groupe Hizbul Islam, Denis Allex lui, n’aura pas cette chance. Son enlèvement signe trois années de captivité, sans issue heureuse, puisque la DGSE, malgré les efforts déployés, ne parviendra pas à libérer son agent. Denis Allex est exécuté au cours de l’opération d’exfiltration. Il ne retrouvera jamais ni son pays, ni les siens. Ambitieuse, complexe, cette opération fut qualifiée par les médias d’échec cuisant, de débâcle sans nom, bref, de “foirade”. Elle fut pour autant, malgré son dénouement malheureux, courageuse, acharnée, déterminée.  Le fruit d’une préparation minutieuse, millimétrée : la “Piscine” – surnom donné à la DGSE – veut récupérer son agent, et les moyens seront déployés en conséquence. L’enlèvement de Denis Allex, une fois connu, produit en effet une sorte de déflagration, et mène à une lutte sans relâche pour le libérer, ce qui conduira même certains à qualifier cet objectif prioritaire d’obsession.

Plusieurs mois de recherches et de négociations, entrecoupés d’espoirs souvent déçus par de longues périodes de silence des ravisseurs, permettent finalement de localiser définitivement Denis Allex, en décembre 2012, à Bulo Maler. Avec l’aval de François Hollande, fraîchement élu à la tête de la République française, l’opération d’exfiltration de l’agent français est décidée et montée. « Au contraire de l’infiltration, qui consiste à introduire clandestinement un agent ou une source dans un pays ou un milieu donnés, l’exfiltration est l’opération par laquelle on en extrait quelqu’un lorsque sa mission s’achève ou que le contexte est hostile[1].» Ainsi, les opérations d’exfiltration sont « clandestines par nature[2]». Le raid de libération n’est lancé qu’en janvier 2013. Entre quarante et cinquante hommes constituent l’équipage, embarqués dans des hélicoptères Tigre et Caracal. La France a également fait jouer la négociation à un niveau élevé avec les Etats-Unis pour que ces derniers appuient en matériel le commando français chargé de l’opération. C’est au moment où celui-ci est le plus près de la cible que tout se renverse : un français trébuche… sur le gardien de la maison, qui prévient, avant d’être abattu, les occupants du lieu. Tout se précipite : l’effet de surprise étant désormais nul, les shebabs sont en état d’alerte. Un militaire meurt à peine entré dans la cour, et Denis Allex est exécuté immédiatement après. Le commando français fait face à une résistance tenace et beaucoup mieux armée que prévu, ce qui laisse à penser que les sheebabs auraient été prévenus par des villageois de l’arrivée du raid. Un autre militaire perd la vie. On dénombre donc trois morts du côté français en comptant l’otage, dont les corps ne pourront être rapatriés, ainsi que des blessés graves dont l’un décédera des suites de ses blessures. Côté terroriste, une vingtaine de morts.

 

Quels enseignements ?

Une opération manquée, certes, mais nécessaire. « La France est une nation qui n’abandonne jamais ses enfants » a pu dire Emmanuel Macron quelques années plus tard, lors d’une autre libération d’otages, cette fois-ci au Burkina Faso, elle aussi coûteuse en vies[3] .

Pour Eric Denécé, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement, spécialiste du terrorisme, « cette opération est une défaite encore plus grande pour les terroristes que pour la France : ils n’ont pas vu leurs revendications satisfaites – ni rançon, ni libération de prisonniers -, n’ont plus de monnaie d’échange, ont perdu au moins 17 des leurs et savent désormais que nous ne cédons pas et que nous pouvons les frapper au cœur de leurs sanctuaires. (…) Nemo me impune lacessit [« Personne ne me provoque impunément ». Devise de l’Ordre du Chardon ainsi que de plusieurs régiments écossais de l’armée britannique.][4] ». Il rappelle ainsi que ces missions sont une nécessité, mais demeurent évidemment extrêmement dangereuses par nature, et surtout, qu’elles sont soumises à l’aléa de l’imprévisibilité. Tout peut basculer au moindre aléa, à la moindre coquille, ou erreur (humaine). Pour cette raison, le risque d’échec – donc de mort – existe bel et bien, et il est d’ailleurs pris en compte par les autorités qui décident du déclenchement d’une telle opération, et accepté dans son entièreté par ceux qui la mènent. « La gestion de chacune tient du sur-mesure, et non pas du prêt-à-porter[5] », comme le dit Bernard Bajolet, ancien directeur général de la sécurité extérieure ayant pris ses fonctions après l’affaire Allex. Celui-ci retient, dans son livre Mémoires d’Orient. Le soleil ne se lève plus à l’est, plusieurs enseignements applicables non seulement à l’affaire Denis Allex, mais plus largement à toutes les affaires d’enlèvements et d’otages : à commencer par la surmédiatisation, nocive au bon déroulement des opérations et surtout à la phase de négociation avec les ravisseurs. La frontière entre la liberté d’expression propre au journalisme et la mise en danger d’autrui est trop souvent franchie lorsque survient ce type d’évènement.

Par ailleurs, la prise d’otages pose la question de savoir comment réagir à une telle situation : faut-il négocier avec les terroristes à l’origine des enlèvements de nos ressortissants ? Si certains estiment que cette solution limiterait le nombre de morts, elle implique aussi une forme de chantage auquel il n’est pas forcément bon de céder. C’est finalement le serpent qui se mord la queue, un cercle vicieux dont l’on devient incapable de sortir, démontrant un affaiblissement du côté occidental : une rançon contre les otages revient à fournir les terroristes en matériel, et à financer leurs activités… Retour de bâton assuré. Pourtant, c’est une option plus souvent envisagée que l’action de force, nos sociétés étant de moins en moins habituées aux pertes humaines.

 

DGSE ou COS ? Vieille querelle, éternel (et irrésolu) débat

Des débats ont ensuite refait surface quant à la gestion de cette opération : aurait-elle dû être menée par les forces spéciales avec le COS (Commandement des Opérations Spéciales[6]), plutôt que par le Service Action de la DGSE ? Rappelons qu’il existe en effet une distinction entre opération spéciale et action clandestine. La première désigne une action militaire menée par des unités des forces armées spécialement désignées, organisées, entraînées et équipées pour atteindre des objectifs stratégiques fixés par le Chef d’Etat-Major des Armées[7] : discrète, elle est néanmoins revendicable par un Etat. L’action clandestine, considérée quant à elle comme une sorte de troisième voie aux côtés de la diplomatie et de la guerre selon Kissinger, est intraçable, menée par des civils, et non revendicable par l’Etat qui en est à l’origine. Elle a pour objectif de peser sur le cours d’un événement ou d’inverser des tendances politiques par exemple, et doit avoir pour objet un impératif ou un intérêt national majeur. Ainsi, « [les] opérations clandestines sont une tentative d’inflexion qui relève de ce que l’on appelle aujourd’hui influence mais qui doit demeurer masquée[8] », ce qui la différencie de l’activité militaire et même de l’activité de renseignement stricto-sensu. Elles se distinguent donc tant par leurs finalités respectives que par leurs modes d’action.

En l’espèce, l’opération Denis Allex s’est révélée, il faut le reconnaître, relativement spécifique : la DGSE n’a pas cherché à infiltrer ses agents pour aller récupérer Denis Allex, mais a monté un véritable groupe d’assaut. Pour le général (2S) Christophe Gomart, alors commandant du COS, « Dès lors que l’on monte une opération avec un groupe d’assaut, ça devient une opération militaire. Le COS est fait pour ça. Une opération clandestine, c’est autre chose : trois ou quatre personnes subtiles et rusées, au grand maximum[9] ». Tout en réaffirmant son admiration pour le courage des hommes du SA, il assume son désaccord avec un “mélange des genres” qui aurait pu selon lui être évité. A ses yeux, l’on est sorti de l’action clandestine pour empiéter sur le terrain de l’opération spéciale, pour laquelle la DGSE n’est pas adaptée.  La frontière semble donc de plus en plus floue entre ces deux services, et le doublon DGSE/COS est placé sous le feu des critiques. Une vision nuancée par le général de division Éric Vidaud (désormais à la tête du COS), auditionné par La Commission Défense de l’Assemblée nationale le 13 janvier 2021, pour lequel « les choses ont bien changé : nous avons des relations très régulières et essayons de nous coordonner autant que possible sur les différents théâtres où nous sommes présents. Je vois donc une complémentarité entre nos deux entités – exactement comme celle qui existe entre les forces spéciales et les forces conventionnelles – plutôt qu’une rivalité. Je compte poursuivre dans cet état d’esprit : favoriser l’équipe France et non une rivalité fondée sur la recherche de succès individuels, car le succès, selon moi, est bien collectif[10]. »

La mort de Denis Allex et celle de ses frères d’armes morts durant la tentative de sauvetage seront vengées plus d’un an après les faits : en septembre 2014, Ahmed Abdi Godane, chef des shebabs traqué par la France et les Etats-Unis, est tué lors d’un raid américain.

 


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[1] Mafart, Jean. « Exfiltration », Hugues Moutouh éd., Dictionnaire du renseignement. Perrin, 2018, pp. 372-373.

[2] Ibid.

[3] Deux otages français, Patrick Picque et Laurent Lassimouillas, enlevés le 1er mai dernier au Bénin, ont pu être sauvés par les forces spéciales françaises, en mai 2019. Une opération qui a cependant causé la mort de deux commandos marine, Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello.

[4] DENECÉ Eric, “Missions à haut risque”, Centre français de recherche sur le renseignement, éditorial n°29, février 2013, URL : https://cf2r.org/editorial/missions-a-haut-risque/#_ftn1

[5] BAJOLET Bernard. “Otages : le dilemme”, dans Mémoires d’Orient. Le soleil ne se lève plus à l’est. Perrin, 2020, p.436.

[6] Créé en 1992 au lendemain de la première guerre du Golfe, il est rattaché à l’Etat-Major des Armées, et regroupe entre autres le 1er RPIMA, le 13ème RDP, les commandos marine (Kieffer, Hubert, Trepel, Joubet…), le CPA10, etc. Sa devise est “agir autrement”.

[7] Glossaire interarmées de terminologie opérationnelle, Document cadre. DC-004_GIATO(2013),N°212 /DEF/CICDE/NP, Commandement interarmées de concepts, doctrines et expérimentations, 16 décembre 2013, p.109.

[8] COUSSERAN Jean-Claude, et HAYEZ Philippe. « Chapitre 7. L’action clandestine, un adjuvant délicat de l’action politique », Renseigner les démocraties, renseigner en démocratie. sous la direction de Cousseran Jean-Claude, Hayez Philippe. Odile Jacob, 2015, pp. 151-169.

[9] GOMART Christophe, Soldat de l’ombre, extrait diffusé dans “Forces spéciales – DGSE : les soldats de l’ombre”, Le Figaro magazine, septembre 2020, page 52.

[10] “COS / Forces spéciales : Audition du général Éric Vidaud à La Commission Défense de l’Assemblée nationale (13 janvier 2021)”, Theatrum Belli, publié le 3 mars 2021, en ligne : https://theatrum-belli.com/cos-forces-speciales-audition-du-general-eric-vidaud-a-la-commission-defense-de-lassemblee-nationale-13-janvier-2021/

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