La Tulipomanie : de la bulle spéculative à la vanité florale

La vente des oignons de tulipe, Anonyme, XVIIe siècle. Huile sur bois. Musée des beaux-arts de Rennes.

La période que nous vivons, entre pandémie et effondrement des marchés boursiers, semble propice à la méditation sur la vanité des choses terrestres. Pour ce faire, plongeons-nous dans l’histoire de la tulipe, qui a pu causer des troubles aussi bien financiers que métaphysiques.

 

La bulle spéculative du bulbe de tulipe

La tulipe est introduite en Europe en 1560 par l’ambassadeur d’Autriche auprès de Soliman le Magnifique, dont elle était la fleur préférée. A partir de cette date, elle connaît un succès rapide, et les Pays-Bas du Nord s’en entichent particulièrement. Le goût baroque voit dans ces fleurs une occasion extraordinaire de laisser libre court à ses folies : dans les entrepôts hollandais, la proximité des bulbes et leur mode de transport inocule des maladies à ces fleurs, qui ont pour effet de brouiller leur expression génétique : certaines deviennent multicolores, d’autres présentent des pétales déchiquetés. Beaucoup développent, somme toute, des caractéristiques de métamorphoses bizarres, qui correspondent parfaitement au goût de l’époque.

 

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Cette fleur devenue étrange plaît tellement qu’elle fait l’objet de spéculations, notamment entre 1634 et 1637 : ses bulbes s’arrachent, la demande excède largement l’offre : la « tulipomanie » est née. La spéculation est telle qu’on peut acheter trois bulbes pour environ 30.000 florins, alors que les maisons les plus luxueuses d’Amsterdam se vendaient 10.000 florins, et qu’un artisan gagnait environ 300 florins par an. La tulipomanie conduit à la création d’une véritable bulle spéculative, qui explose en 1637. Selon certains, c’est le premier krach de l’histoire.

 

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Nature morte, Johannes Bosschaert – vers 1628, Stockholm, Nationalmuseum

 

Les singeries de Bruegel le Jeune

En ce sens, Jan Bruegel le Jeune peint une Allégorie de la tulipomanie, dans laquelle il présente des singes parodiant le commerce de cette fleur. On peut voir dans cette œuvre foisonnante de détails toutes les étapes du commerce du bulbe de tulipe. Le peintre choisit ici de remplacer les hommes par des singes ; connu sous le nom de singerie, ce genre connaît une grande vogue aux Pays-Bas au milieu du XVIIe siècle. Les singes y sont mis en scène en singeant, littéralement, les comportements humains de manière satirique : en l’espèce, le peintre s’attaque à la folie de la spéculation sur la tulipe.

 

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Dans le coin inférieur gauche, un singe arrose un parterre de tulipes, alors que l’un de ses congénères prend des notes : il liste les différentes variétés qui y poussent, une chouette sur son épaule. Généralement symbole de sagesse et de sagacité, l’oiseau, touché de cécité lorsqu’il fait jour, serait ici au contraire la métaphore d’un aveuglement cupide. Au centre de l’œuvre, un singe aux yeux écarquillés pèse l’un des précieux bulbes, pour lui faire correspondre son poids en or. Derrière lui, un singe comptable devant un amoncellement de pièces d’or et d’argent s’apprête à recevoir un nouveau versement venant d’un autre singe, lourdement chargé. Nombre de détails disent l’affolement spéculatif qui a eu cours à cette période. Notons un élément significatif dans le coin inférieur droit de l’œuvre, annonçant une évolution dans la narration : certains singes fort animés se battent, l’un pleure dans un mouchoir, tandis qu’un autre, au premier plan, urine ostensiblement sur plusieurs tulipes : ces fleurs, autrefois si chères, ont perdu toute leur valeur lors de l’éclatement de la bulle.

 

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« Allégorie de la Tulipomanie » par Jan Bruegel le Jeune – 1640

 

 » Vanitas vanitatum omnia vanitas « 

La tulipe connaît également une grande fortune dans les natures mortes des peintres de la fin du XVIIe siècle. Elle agrémente parfaitement un bouquet à la mode, mais elle est surtout la fleur qui illustre le mieux le caractère transitoire des possessions matérielles. Parfois représentée accompagnée d’un crâne et d’un sablier, comme dans la fameuse œuvre de Philippe de Champaigne, elle invite à une méditation moralisante sur la vie terrestre. La tulipe, associée au crâne et aux instruments enregistrant le passage du temps, devient symbole de vanité, de l’insignifiance des choses matérielles et de la finitude inéluctable de l’existence.

 

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Vanitas, de Philippe de Champagne – vers 1671

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