ENTRETIEN. À l’issue de la guerre avec l’Azerbaïdjan, l’Artsakh a vu son territoire diminuer de 75% affaiblissant considérablement la région. Le ministre de l’administration des territoires et des infrastructures du Haut-Karabagh, Hayk Khanumyan, revient pour Billet de France sur les conséquences de ce conflit.

 

Billet de France : Quelle est la situation humanitaire, plusieurs mois après le conflit avec l’Azerbaïdjan ?

Hayk Khanumyan : Il y a actuellement beaucoup de projets gouvernementaux en cours dans le but de limiter l’impact de la crise humanitaire. Je ne les apprécie pas tellement car je considère que ces projets manquent de stabilité et ne s’orientent pas toujours vers le développement. Avant la guerre, j’étais dans l’opposition et j’ai critiqué le gouvernement au sujet de ces projets qui existaient déjà à l’époque. Aujourd’hui, je trouve particulièrement inquiétant leur augmentation car ils créent de nombreux problèmes sur le plan du développement économique. Ils ont créé une véritable inflation dans un certain nombre de secteurs comme l’immobilier.

 

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BDF : Outre l’inflation, à quels autres défis êtes-vous confrontés en Artsakh ?

H. K. : Ce que je souhaite c’est ne pas nous limiter à l’angle humanitaire où les ONG distribuent des médicaments, de la nourriture et des produits de premières nécessités. La guerre a considérablement affaibli nos infrastructures. Aujourd’hui, nous avons besoin d’infrastructures électriques, en partie détruites. Nous avons pris des mesures temporaires comme des groupes électrogènes et des générateurs mais cela ne suffit pas. Nous avons besoin d’investisseurs économiques dans la région. Beaucoup de personnes ont perdu leur emploi et leur commerce.
Avant la guerre, nous avions une activité d’extraction d’or et de cuivre. Aujourd’hui, cela ne marche plus ou très peu. Nous produisions également 300 millions de kilowatts d’électricité par an. Aujourd’hui, nous avons perdu plus de la moitié de ce que nous produisions en électricité. Nous recevons actuellement de l’électricité de l’Arménie alors que nous les fournissions auparavant. À terme, je pense qu’il faudra se concentrer sur la production d’énergie solaire.

 

BDF : Quelle est votre relation avec le premier ministre arménien, Nikol Pashinyan ?

H. K : Avec mon parti, nous avons salué l’arrivée au pouvoir du premier ministre arménien Nikol Pashinyan en 2018. Le problème est que ce gouvernement est très faible sur la question sécuritaire. Avant la guerre, nous avions proposé des réformes plus importantes dans ce domaine et en particulier dans l’armée. Il y en a eu mais ces avancées se sont limitées à de petites choses comme la façon dont les soldats se nourrissent. Nous voulions des réformes plus profondes avec de l’achat d’armes plus modernes. Nous pouvions ne pas perdre !

 

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BDF : Pourquoi Erevan ne reconnait pas l’Artsakh ?

H. K : Je ne sais pas vraiment. Je pense que certaines élites arméniennes au pouvoir à Erevan ne comprennent pas bien le problème de l’Artsakh et la logique de ce conflit. Pourtant, ils viennent nous voir ici à Stepanakert. Je pense que cette incompréhension a en partie créé cette guerre que nous avons malheureusement perdue. Le fait qu’ils ne semblent pas comprendre les enjeux m’inquiète beaucoup. Une partie de ces élites pense même que l’Artsakh est un problème, qu’il y a eu trop de victimes et qu’il ne faut plus envoyer ses enfants dans l’armée.

 

BDF : Sur qui pouvez-vous compter finalement ? Sur la Russie ?

H. K. : L’armée russe est ici en mission de la paix. Dans ce cadre, ils déploient également des services annexes qui travaillent en collaboration avec nos propres services sur plusieurs sujets. Cela peut-être de la sécurité civile mais aussi des unités du génie qui collaborent dans le déminage. Si nous parlons de de garantie sécuritaire, nous pouvons compter sur la mission de paix de la Russie. Celle-ci est la plus efficace bien que je trouve que les missions et les moyens mis en place sont trop limités. Au-delà, je pense que nous pouvons principalement compter sur nous-même.

 

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BDF : Avez-vous des relations avec la France ?

H. K : L’Artsakh a du mal à travailler avec des pays étrangers à cause des obstacles qui sont sur notre route. Le principal obstacle est le chantage que mène l’Azerbaïdjan. Avant nous avions des petits projets avec des villes françaises jumelées. Il y avait une coopération décentralisée mais les opportunités me paraissent également limitées. En France, certaines municipalités ont donné de l’argent pour le Haut-Karabagh au travers de la Croix-Rouge. Cette action n’est pas très efficace car cela met sous perfusion notre économie avec la fameuse aide alimentaire dont je vous parlais précédemment. Au niveau économique, la diaspora arménienne en France nous aide financièrement à hauteur de 2 millions d’euros par an. La principale aide financière que nous avons provient de l’Arménie avec un équivalent de plus de 100 millions d’euros chaque année.

 

BDF : En novembre 2020, le Sénat français a ouvert une proposition de résolution appelant à la reconnaissance de la république d’Artsakh. Quel est votre avis ?

H. K : Cette procédure a été ouverte dans un certain nombre de pays dans le monde autre que la France. Nous en avons beaucoup entendu parler, c’est une bonne chose. Maintenant, est-ce que ce processus aboutira, je ne le sais pas mais je l’espère ! Le fait que nous ayons perdu la guerre rend plus difficile notre reconnaissance. Certaines personnes utilisent contre nous le fait que même l’Arménie ne nous reconnaît pas. La première chose que nous devons faire est de travailler davantage avec Erevan, plutôt que Paris pour influer sur notre reconnaissance par eux.
Nous devons également élargir la zone de sécurité du Haut-Karabagh. Outre le conflit armé, cet élargissement peut se faire par la voie diplomatique en créant des alliances ou des accords avec les autres acteurs de la région et… pourquoi pas avec l’Azerbaïdjan.

 

Propos recueillis par Charles de Blondin et Pierre d’Herbès

 


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