Le viaduc de Millau est un pont à haubans franchissant la vallée du Tarn, dans le département de l'Aveyron, en France. ©Jérôme Pellé / Flickr

Maître d’œuvre internationalement reconnu, le français Marc Legrand est décédé le 13 janvier dernier des suites d’une longue maladie, laissant derrière lui des constructions qui marqueront leur époque, à l’instar du viaduc de Millau. Un héritage foisonnant, fait de réussites et d’exigence. 

 

Féru de marathon et grand amateur de boxe, Marc Legrand avait le sens du timing et une clairvoyance aiguë dans ses prises de décision. Comme un champion sur un ring au moment de porter le coup décisif. Sur les chantiers de construction qu’il arpentait casque sur la tête, il gardait toujours un temps d’avance sur ses équipes. Sa voix éraillée faisait souvent mouche quand il fallait motiver les troupes et trancher. Ingénieur diplômé de Polytechnique puis des Ponts-et-Chaussées – comme on appelait alors l’école Ponts ParisTech –, il a largement marqué de son empreinte les deux dernières décennies du géant du BTP Eiffage à différents postes de direction, jusqu’à celui d’Eiffage Concessions il y a trois ans. Si le grand public le connaissait principalement pour la réalisation du viaduc de Millau, ses pairs reconnaissaient en lui l’âme des grands bâtisseurs. Celle d’un homme exigeant, toujours en avance d’un temps. Un professionnalisme que son entreprise met aujourd’hui en application sur le chantier du siècle, celui du Grand Paris Express. Père de deux enfants, Marc Legrand s’est éteint à Rueil-Malmaison, à l’âge de 65 ans.

 

Le viaduc de Millau, chef d’œuvre des temps modernes

« C’est un homme qui a très fortement marqué Millau. Si le viaduc porte le nom de la ville, c’est notamment grâce à lui, se souvient Jacques Godfrain, ancien ministre de la Coopération (1995-1997) et ancien maire de Millau (1995-2008). On lui doit d’avoir su construire un ouvrage d’art exceptionnel, mieux que dans les délais, et surtout d’avoir marqué Millau par son relationnel humain exceptionnel, que ce soit avec les responsables économiques mais aussi parmi la population, il était à l’aise dans tous les milieux. Il aurait pu être un ingénieur un peu distant, vu son niveau, mais il était extrêmement abordable et simple avec tout le monde. Il revenait régulièrement à Millau, il était devenu très attaché à la ville. » Car Marc Legrand avait les pieds sur terre : sur ses chantiers, un sou était un sou, un mois de retard un affront. Chef d’orchestre du BTP hors pair, la concurrence le jalousait.

Treize ans d’études, trois ans de travaux. À partir de 2001, Marc Legrand se consacre corps et âme à l’édification du viaduc de Millau, merveille architecturale et technique de 2 460 mètres de long, sur l’axe Clermont-Ferrand-Béziers. Il met alors en scène le projet fou imaginé par deux architectes, le Français Michel Virlogeux et le Britannique Norman Foster. Le 16 octobre 2001, le ministre des Transports de l’époque, Jean-Claude Gayssot, pose la première pierre d’un édifice qui reste encore inégalé dans le monde. Car le projet bat alors tous les records : 245 mètres de hauteur, 4 « puits marocains » de 15 mètres de profondeur pour les sept piles du pont pouvant soutenir 30 000 tonnes chacune, 85 000 tonnes de béton, 40 000 tonnes de charpente métallique… La réussite du chantier tient à son timing et à l’anticipation des défis techniques et financiers. « La réussite d’un chantier se joue toujours au début, assure Marc Legrand avant les premiers coups de pioche. L’état actuel de la logistique est de très bon augure pour la suite. » Trente-sept mois plus tard, en un temps record, les cinq cents ouvriers qualifiés du groupe Eiffage achèvent l’ouvrage que le président Chirac inaugure avec fierté le 14 décembre 2004. La France et l’Aveyron font alors la Une des journaux du monde entier.

 

Rennes, Lille, Toulouse, Marseille ou Paris se souviendront aussi de lui

Mais Marc Legrand n’est pas l’homme d’un seul fait d’armes. Son nom est également accolé à d’autres grandes réussites du géant français du BTP. « Marc Legrand fut un pionnier dans le ferroviaire, se souvient également Jean-Louis Chauzy, président du CESER Occitanie-Pyrénées-Méditerranée. Il a remporté avec son entreprise le premier partenariat public-privé (PPP) jamais signé en France pour construire un ouvrage ferroviaire : le tunnel franco-espagnol du Perthus et la liaison Perpignan-Figueras et a présidé plusieurs années la société concessionnaire TP Ferro. » Legrand aura ainsi marqué profondément le secteur ferroviaire, en particulier en Bretagne avec la concession LGV Paris-Rennes-Pays de Loire, inaugurée en juin 2017 après cinq ans de travaux et 3 milliards d’euros d’un budget tenu de main de maître. « La ligne à grande vitesse Bretagne-Pays de la Loire fait entrer Eiffage dans une nouvelle dimension, s’était-il alors réjoui. La quasi-totalité de nos métiers a été mobilisée sur ce chantier. Nous avons relevé des challenges techniques complexes. Pour la première fois sur un grand projet d’infrastructure, les travaux de compensation environnementale ont été terminés avant la mise en service, ce qui a confirmé qu’Eiffage était le « mieux-disant environnemental », comme l’avait souligné SNCF Réseau au moment de la signature de l’offre. Le niveau d’exigence environnementale de ce chantier est le plus important qu’Eiffage ne se soit jamais fixé. » Marc Legrand aimait les défis. Et surtout les relever.

Gestionnaire et négociateur intraitable, Marc Legrand avait par exemple mené à bien les difficiles discussions entre Eiffage et le groupe chinois Casil Europe, et ainsi ramené la confiance à Toulouse autour du dossier complexe de l’aéroport de Blagnac entre les responsables des collectivités locales, l’État et Airbus. Il était alors devenu, en janvier 2020, président du conseil de surveillance de l’aéroport occitan. Au cours de sa carrière, Marc Legrand aura touché à tous les secteurs de la construction. En juillet 2019, Legrand permet à Eiffage de décrocher une concession de 20 ans pour le lifting total de l’aéroport Lille-Lesquin, injectant 90 millions d’euros dans la première phase du chantier, sur une enveloppe totale de 170 millions. « Il faut aller vite, en démarrant dès septembre les études », décrète alors le patron d’Eiffage Concessions. Marc Legrand n’était pas le genre d’homme à perdre une minute.

 

L’héritage : savoir-être et savoir-faire

Ce sens de la réussite sur les grands chantiers, Marc Legrand l’a légué à chaque membre de son entreprise, en particulier a ceux qui ont fait leurs armes sous sa direction. Marc Legrand a permis l’éclosion de talents qui sont maintenant aux commandes, face aux mêmes défis mais sur d’autres chantiers emblématiques pour le groupe. Cet héritage transmis aux équipes d’Eiffage sur les projets routiers et ferroviaires a de toute évidence joué en sa faveur pour l’attribution du projet HS2 au Royaume-Uni, le TGV d’Outre-Manche. En France, c’est sur le chantier du Grand Paris que l’entreprise a pu faire valoir son expertise, maintenant mise à profit pour le chantier du siècle, celui des 200 kilomètres souterrains du Grand Paris Express (GPE), dont la première phase doit être terminée avant l’ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024. Au programme : le prolongement de deux lignes existantes, et la construction de quatre nouvelles lignes et de 68 nouvelles stations tout autour de Paris auxquels le groupe Eiffage participe depuis le lancement du projet en 2010. « En Europe, le GPE est incontestablement le chantier le plus important et le plus complexe. Raison pour laquelle le donneur d’ordres, à savoir la Société du Grand Paris, doit pouvoir compter sur les équipes les plus compétentes et les plus expérimentés pour coordonner et mener à bien un projet d’une telle exigence. L’expérience cumulée acquise sur d’autres très grands projets nous permet de relever sereinement le défi », explique ainsi Guillaume Sauvé, président d’Eiffage Génie Civil.

Aujourd’hui, c’est donc l’un des groupes majeurs du BTP français qui se retrouve orphelin. Mais le parcours et la vision de Marc Legrand ont eu le temps d’infuser toute la culture d’entreprise d’Eiffage. « Il laisse un immense vide au sein de la grande famille Eiffage et tout particulièrement au sein des équipes Concessions, regrette l’actuel PDG du groupe, Benoît de Ruffray. Il a marqué l’histoire du groupe et restera à jamais dans nos mémoires. Au-delà du brillant ingénieur, Marc était un homme d’une grande élégance, doté d’un charisme exceptionnel et la parfaite incarnation des valeurs d’Eiffage. » Aux générations suivantes de prendre le relai.

 


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