Le vice ministre de l'industrie, Amaniyaz Yerzhanov et l'ancien ministre délégué chargé du Commerce extérieur et de l’Attractivité, Franck Riester en avril 2021. ©Jonathan Sarago-MEAE

Le président de la République du Kazakhstan, Kassym-Jomart Tokaïev sera en visite en France d’ici le début du mois de décembre, un prélude au resserrement des relations bilatérales entre la France et le Kazakhstan. Particulièrement intégré à la sphère d’influence russe, le pays cherche à diversifier ses partenariats. Mais l’affaire de l’oligarque kazakhstanais Moukthar Abliazov, accusé d’avoir détourné plusieurs milliards de dollars dans son pays, condamné au Royaume-Uni et réfugié en France, complexifie les liens stratégiques entre Paris et Astana.

 

La France est le troisième investisseur étranger au Kazakhstan tandis qu’Astana est le premier partenaire commercial de Paris en Asie centrale. La France fit partie des premiers États à reconnaître l’indépendance de cette ex-république socialiste soviétique en décembre 1991. Établies le 25 janvier 1992, les relations bilatérales entre Paris et Astana ont fêté en 2022 leur 30ème anniversaire. Elles se sont concrétisées par la signature d’un partenariat stratégique en 2008. Depuis cette date, six visites présidentielles ont eu lieu (4 à Paris et 2 à Astana) tandis que le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, s’est rendu sur place en juillet 2019.

Selon le ministre des Affaires étrangères du Kazakhstan, Moukhtar Tléouberdi, les relations entre Paris et Astana « ont atteint un très haut niveau de compréhension mutuelle et de confiance ». Il a notamment salué la décision de la France de soutenir la candidature de son pays à présider l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en 2010. Le Kazakhstan est ainsi devenu le premier pays ex-soviétique à accéder à la présidence d’une telle organisation lui permettant de renforcer considérablement son poids politique sur la scène internationale. Pour les années 2017-2018, Paris a fait partie des premiers pays à soutenir la candidature d’Astana au poste de membre non-permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.

 

Une relation de proximité

Le partenariat entre la France et le Kazakhstan est dense. Il s’appuie sur deux piliers essentiels : l’énergie et l’industrie. En 2019, les importations en provenance du Kazakhstan représentent plus de 3 milliards d’euros, d’après les douanes françaises. L’énergie domine les échanges, qui se composent à plus de 90 % d’hydrocarbures. Le Kazakhstan dispose d’importantes ressources naturelles comme le titane, l’or ou encore l’Uranium dont il assure 40 % de la production mondiale. Cette dernière matière est un élément constitutif de la souveraineté française, essentiel pour le bon fonctionnement de ses centrales nucléaires.

La présence économique française s’est diversifiée à d’autres secteurs. Près de 170 entreprises tricolores sont présentes sur le territoire, dont de grands noms (Total, Orano ou encore Danone). Installé depuis 2018, Leroy Merlin prévoit d’ouvrir plusieurs dizaines de magasins dans tout le pays à l’horizon 2030-2035. En 2020 le groupe industriel français Saint-Gobain s’est lui aussi installé sur le territoire. Décathlon y a ouvert son premier espace de vente la même année. En 2021, l’entreprise Aéroports de Paris (ADP), est parvenue à acquérir l’aéroport d’Almaty, la capitale économique du pays, via sa filiale turque TAV Airports. C’est dans cette dernière ville que sont principalement concentrées les entreprises tricolores.

 

Un partenariat tourné vers l’avenir

Ces investissements permettent au Kazakhstan de diversifier ses sources de revenus principalement tournées vers les hydrocarbures où il puisait encore 20 % de son produit intérieur brut (PIB) et 60 % de ses exportations en 2018. L’objectif d’Astana est de réduire sa dépendance des cours du pétrole, moderniser ses infrastructures et développer le secteur social. Selon Moukhtar Tléouberdi, trois domaines prioritaires ont été retenus : l’agriculture, la digitalisation et les énergies alternatives. « La France est un acteur sérieux sur la scène européenne, à la pointe de ces industries. » reconnaît-il. Un objectif ambitieux qui correspond à la volonté de ce pays de faire partie des 30 premières puissances économiques mondiales d’ici 2050.

Le 12 mai 2021, un accord de coopération mutuelle est signé entre l’Agence française de développement (AFD) et le ministère de l’Économie de la république du Kazakhstan. Il prévoit une série d’accords dans des domaines tels que l’hydroélectricité, l’agriculture ou encore la protection de l’environnement conformément à la mise en œuvre de la stratégie 2050 du pays. Astana prévoit également la construction de nouvelles tranches de réacteurs nucléaires. La technologie française serait envisagée, face aux coréens, aux Chinois et aux Russes.

La venue du président de la République du Kazakhstan, Kassym-Jomart Tokaïev en France, fin novembre, devrait permettre de pérenniser les efforts diplomatiques et économiques de son pays, soucieux de prendre de la distance avec son voisin russe, dont il ne soutient pas l’action en Ukraine. Il a par ailleurs annoncé en juin 2022 qu’il ne reconnaîtrait pas les territoires officiellement rattachés par la Fédération de Russie.

 

Un contexte judiciaire sensible

Malgré la coopération étroite entre la France et le Kazakhstan, la figure du kazakhstanais Moukhtar Abliazov reste un point de tension entre les deux pays. Homme d’affaires et homme politique, l’ancien président du conseil d’administration de la banque BTA est accusé d’avoir détourné 7,5 milliards d’euros et d’avoir commandité le meurtre de son ancien associé. Inquiété par la justice, il fuit son pays et obtient l’asile politique au Royaume-Uni en 2011. Il est de nouveau condamné en 2012 outre-Manche pour outrage à magistrat après avoir dissimulé une partie de ses biens. Il fait l’objet de 7 actions en justice sur le territoire anglais. Selon la justice britannique, Moukhtar Abliazov aurait créé jusqu’à un millier de sociétés-écrans dont il serait in-fine le bénéficiaire. Depuis, la question de son extradition en Grande-Bretagne est devenue une affaire politique soutenue par plusieurs parlementaires.

L’oligarque est également recherché par la Russie qui a lancé un mandat d’arrêt relayé par Interpol. Grâce à divers montages financiers, il est accusé d’avoir commis des malversations financières sur le sol russe équivalent à plusieurs milliards de dollars. Il est également recherché en Ukraine pour les mêmes motifs. Pas moins de 11 chefs d’inculpations sont retenus contre lui par les autorités kazakhstanaises, russes et ukrainiennes. Fuyant le Royaume-Uni, il est arrêté dans le sud de la France en juillet 2013, après 18 mois de cavale. La justice française autorise en janvier 2014 l’extradition de l’homme d’affaires en Russie. Une décision confirmée par la Cour de cassation en mars 2015, mais annulée par le Conseil d’État en décembre 2016 estimant que celle-ci était demandée dans un but politique.

 

Un réfugié politique aux multiples réseaux

Moukhtar Abliazov obtient alors le statut de réfugié politique par la Cour national du droit d’asile (CNDA). Arrêté de nouveau par la police française pour « abus de confiance aggravé et blanchiment aggravé », la cour d’appel de Paris estime en janvier 2022 que les faits de détournements d’argent sont prescrits. Un pourvoi en cassation est en cours à ce sujet. A noter qu’il fait aussi l’objet d’une procédure judiciaire aux Etats-Unis. L’affaire est résolument internationale et fait intervenir aussi bien des acteurs étatiques que des ONG. Moukhtar Abliazov n’est pas un réfugié isolé, comme l’Open Dialogue Foundation qui le défend. Créée en Pologne par la militante ukrainienne, Lyudmyla Kozlovska, en 2009, l’ONG se fixe pour objectif de protéger les droits de l’homme, de défendre la démocratie et l’État de droit dans les pays de l’ancien espace soviétique. L’organisation est visée par plusieurs enquêtes, notamment en Moldavie où l’ONG est soupçonnée de malversations financières. Elle est par ailleurs liée à la galaxie d’ONG de l’Open Society du milliardaire George Soros.

 

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Ses principales activités se concentrent sur la défense de personnalités considérées comme étant victimes de répression dans leur pays d’origine. Dans la liste de personnes défendues figure Aslan Gagiyev, Viaceslav Platon mais aussi Moukhtar Abliazov. Tous ont un point en commun : être accusé de corruption ou de blanchiment d’argent voire de complicité de meurtre. La ressortissante kazakhstanaise Botogoz Jardemalie, ancienne membre de la direction de la banque BTA et autrefois principale collaboratrice d’Abliazov y figure également parmi les personnalités défendues. Nul doute que la question figurera dans les échanges entre le président de la République, Emmanuel Macron, et son homologue kazakhstanais lors de leur prochaine entrevue à la fin du mois.

 


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